Pourquoi tant de Juifs se sont-ils laissés prendre au piège, pourquoi n’ont-ils pas émigré devant le péril nazi ? demande-t-on souvent...
La triste réponse est illustrée par ce titre d’un journal allemand à l’issue de la Conférence d’Evian sur les réfugiés : "Juifs à céder à bas prix - Qui en veut ? Personne !"
Dès l’arrivée d’Hitler au pouvoir, en 1933 et les premières manifestations antisémites – boycottage des commerces juifs, "exclusion des fonctionnaires juifs" des Juifs commencent à quitter l’Allemagne, peu nombreux il est vrai, 25 000 en
1933.
Ce mouvement s’accentue après les lois raciales de Nuremberg (15/9/1935) et plus de 200 000 Juifs émigrent.
Le problème des réfugiés préoccupe, dès 1933 la Société des Nations (S.D.N).
Elle crée un Haut Commissariat pour les réfugiés (Juifs et non Juifs) qui se
heurte à des difficultés immenses, bloquant toutes ses actions :
- Les Etats-Unis ont conscience de l’acuité du problème des réfugiés, mais prétendent que la conjoncture économique ne leur permet pas.
- La France, qui accepte la moitié des réfugiés, décide qu’elle ne peut faire d’avantage, "Les temps étant durs pour tous".
- La Hollande, la Pologne, la Tchécoslovaquie affirment qu’elles n’ont ni l’espace, ni l’argent nécessaire pour recevoir davantage.
- Les pays d’Amérique du Sud se renvoient la balle et n’apportent aucune réponse positive.
- La Grande-Bretagne déclare que l’Europe est "saturée" de réfugiés et qu’il faut trouver une solution outre-mer.
Lorsqu’en mars 1938, l’Allemagne annexe l’Autriche, le problème s’aggrave.
L’application immédiate, en Autriche, des lois anti-juives de Nuremberg, suscite
un afflux de Juifs terrorisés, devant l’ambassade des Etats-Unis, à la recherche
d’un visa d’émigration. D’autres essaient d’obtenir des visas pour la Suisse ou
l’Amérique latine.
Le président des Etats-Unis, Franklin D. Roosevelt, devant la détérioration de
la situation et la pression exercée par une partie de l’opinion publique, mais
désirant éviter un brusque afflux de réfugiés aux Etats-Unis, se résout, le 22
mars 1938, à organiser une conférence intergouvernementale sur le problème des
réfugiés.
Hitler, apprenant ce projet, s’écrit avec cynisme, en avril 1938 :
"J’espère que le reste du monde qui a une telle sympathie pour ces criminels,
aura suffisamment de générosité pour convertir cette sympathie en aide
effective. Pour nous, nous sommes prêts à mettre ces criminels à la disposition
de ces pays, et même sur des bateaux de luxe, peu importe" (Discours de Königsberg, avril 1938).
La conférence internationale convoquée à l’initiative du Président Franklin D. Roosevelt, se tient à Evian, en Haute Savoie, à l’hôtel
Royal, du 6 au 15 juillet 1938. Elle a pour but de discuter de l’émigration et
de l’installation dans des pays d’accueil des réfugiés politiques et des
personnes persécutées en raison de leur race ou de leur religion.
31 pays parmi lesquels les Etats-Unis, la France, la Suisse, la Belgique, les
Pays Scandinaves, la Grande-Bretagne et ses dominions, les Etats d’Amérique du
Sud envoient des délégués.
L’Italie, l’Irlande, l’Afrique du Sud et le Salvador refusent d’y participer.
L’URSS et la Tchécoslovaquie n’y sont pas représentées, la Hongrie, la Roumanie
et la Pologne ont envoyé des observateurs. [La Pologne (cf. Le Temps du 8/7/1938) "vivement intéressée à l’émigration de la population juive de Pologne
suivra avec attention les travaux de la conférence d’Evian" !]
L’Allemagne et les pays d’Europe centrale et orientale n’ont pas été invités.
En plus des délégués des gouvernements, 33 organisations humanitaires ou
religieuses (dont l’Agence juive représentée par Golda Meir et Arthur Ruppin)
envoient des délégués qui prendront la parole au cours des débats. Presque
toutes les organisations juives internationales sont représentées.
Les yeux du monde sont braqués sur Evian, la majorité des journaux de l’époque
envoient des comptes-rendus quotidiens (ils sont d’ailleurs notre source
essentielle d’information).
D’abord, lueur d’espoir, la conférence ne sera bientôt, pour les Juifs, que
désillusion, déception et ... désespoir.
Dès son ouverture, les Etats-Unis proposent trois axes d’action :
- Chaque pays, membre de la conférence, doit connaître "les qualités et les catégories d’immigrants qu’il est prêt à accueillir".
- Un comité sera chargé d’établir un plan de répartition des réfugiés.
- Exiger de l'Allemagne que les réfugiés puissent emporter tout ou partie de leurs biens, ce qui permettrait de résoudre le problème financier d’accueil.
Il faut souligner que pendant les 10 jours que dura la conférence, le
problème des réfugiés est évoqué avec émotion par tous les délégués.
Dans le quotidien Le Temps du 8/7/1938, le "Bulletin du jour" qui lui est
consacré, écrit : "le drame juif est un des plus douloureux de l’histoire
contemporaine".
Cependant, si les délégués expriment leur sympathie pour ces familles, victimes
de "gouvernements autoritaires" aucun gouvernement, sauf la république de
Saint Domingue qui est prête à accepter 100 000 réfugiés, n’est prêt à faire
réellement un effort pour les accueillir.
Les Etats-Unis acceptent 27 000 à 30 000 émigrés par an, la Nouvelle-Zélande est
prête à examiner des demandes individuelles, la Colombie ne peut accepter que
des travailleurs agricoles, l’Uruguay veut bien accepter des immigrants
agricoles mais à condition qu’ils possèdent quelques ressources, quant à
l’Australie, elle a cette réponse sublime : "jusqu’à présent, elle n’a pas eu
de problème racial, elle ne veut pas risquer d’en connaître avec l’arrivée des
Juifs".
Les pays d’Europe occidentale sont tous "saturés".
Henry Béranger dira :
"La France est arrivée au point de saturation
qui ne permet plus d’accueillir de nouveaux réfugiés
sans une rupture d’équilibre pour son corps social.
La limite est depuis longtemps dépassée chez nous".
Dans La Croix (14/7/1938), on peut lire
sous la plume de Robert d'Hencourt dans un article intitulé :
le douloureux problème des émigrés :
"Les véritables migrations humaines auxquelles donnent
lieu certains régimes politiques et sur lesquelles la
Conférence d’Evian a de nouveau appelé l'attention (...) placent
notre pays devant un problème personnel..."
|
A la tradition de la France "terre de refuge des proscrits", il est clair
et cela doit être dit très fermement et tout de suite, qu’il y a un revers. Il
ne faut pas que l’honneur devienne péril. Le péril saute aux yeux. Il peut
découler d’une sorte de déséquilibre entre la puissance numérique autochtone et
les chiffres des éléments du dehors, avec le risque d’aliénation progressive…
Il peut découler ensuite la qualité morale défectueuse de l’élément
d’importation... Un peuple ne peut consentir à se détruire par amour du prochain..."
Quant à l’Angleterre, elle avait accepté de participer à la Conférence à la
condition que la possibilité d’émigration en Eretz-Israël (sous mandat anglais)
ne soit jamais évoquée.
Le 15 juillet, la Conférence termine ses travaux et adopte quelques résolutions
aussi vagues qu’illusoires : "Un comité intergouvernemental d’aide aux réfugiés
allemands et autrichiens entreprendra des négociations en vue d’améliorer l’état
des choses actuel et de substituer à un exode, une émigration ordonnée. Il se
mettra en rapport avec les pays d’asile et d’établissement afin d’accroître les
possibilités d’établissement permanent". Son siège sera à Londres où le comité
doit se réunir le 3 août 1938.
La conférence d’Evian est terminée !
Dès le 8 juillet 1938, le
New-York Herald Tribune titre :
| "650.000 exilés Juifs refusés par tous à Evian." |
Quant au journal allemand
Reichswart du 14/7/1938, il écrit en gros
caractère :
| "Juifs à céder à bas prix – Qui en veut ? Personne !" |
Et le
Danzinger Verposten proclame : "Nous constatons qu’on aime à
prendre les Juifs en pitié tant que cette pitié alimente une agitation mal
intentionnée à l’égard de l’Allemagne, mais qu’aucun Etat n’est disposé à lutter
contre la tare culturelle de l’Europe Central en acceptant quelques milliers de
Juifs. La conférence est donc une justification de la politique allemande contre
les Juifs". La conférence d’Evian fut un échec, aucun problème n’y fut résolu.
Mais elle fut plus qu’un échec, elle fut l’antichambre officielle de la solution
finale. Hitler y pris conscience qu’aucun gouvernement n’interviendrait
lorsqu’il déciderait de prendre des mesures "irrévocables" pour régler le
problème juif.
L’écrivain protestant Jochen Klepner note dans son journal intime, à la date du
23/8/1938 :
"Depuis que la Conférence d’Evian a prouvé que l’étranger ne porte pas secours
aux Juifs allemands, tout est devenu beaucoup plus tragique" (Jochen Klepper
Unter dem Schatten deiner Flügel cité dans la "Nuit de Cristal" (Thalmann-Feinerman).*
*E. Robert Laffont
Marianne Picard
Copyright ©Aloumim 2004 - Tous droits de reproduction, de traduction,
d’adaptation interdits sans le consentement des auteurs.