Gurs, l’un des plus tristement célèbres des camps de
concentration français.
Certes, on n’y extermine pas. Mais la faim et les
misérables conditions de vie dans les baraques délabrées qui ne protègent
guère des rigueurs du climat et sont infestées par la vermine, minent le corps
et l’âme. Dans le vocabulaire de Vichy (qui durant toute la guerre en conserve
l’administration), c’est un camp "semi-répressif". Pour les internés, c’est
tout simplement "l’enfer de Gurs".

"Toute tentative d'évasion sera immédiatement
punie de prison..."
Gurs, c’est une vaste étendue de terrain, plat marécageux (2 km de long sur
500m), divisée en son milieu par un chemin rectiligne. De part et d’autres,
les îlots - 13 au total – des rectangles entourés de barbelés.
Dans chaque îlot, 30 baraques en bois avec, pour seuls meubles, des
paillasses. Quand le camp est plein, une soixantaine d’internés s’entassent
dans une baraque. Le camp de Gurs fut construit au printemps 1939 pour
héberger les combattants républicains réfugiés d’Espagne. En mai 1940, la
plupart d’entre eux sont partis, mais arrivent les "indésirables" (des
étrangers ayant fui le nazisme), dont beaucoup sont Juifs.
D’octobre 1940 - la promulgation du Statut des Juifs - au 31 octobre 1943, où
le camp sera dissous, y sont internés environ 18 000 Juifs. A partir de 1942,
partent de Gurs des convois de déportation.
Ce que signifiait vivre à Gurs, d’anciens internés le relatent.
Le grand fléau : la faim. "Nous avons le matin un verre de café noir ersatz.
A midi, une assiette de soupe dans laquelle nagent 20 à 25 pois chiches et
quelques morceaux de carottes. Le soir, exactement la même chose. 350 grammes
de pain constituent la ration journalière", écrit un interné, cité par Claude
Laharie dans son livre très documenté
Le camp de Gurs .
L’"oncle Raaf" revient constamment dans les lettres, au point que la
censure du camp, intriguée, finira par interdire l’emploi de ce terme
hébraïque.
En 1941, la ration alimentaire atteint au plus 1.200 calories, à peine la
moitié selon certain auteurs. Et à l’amaigrissement succèdent, chez nombre de
détenus, les "oedèmes de la faim" qui gonflent le corps, finissant parfois
par rendre la marche impossible. De plus, les denrées sont souvent avariées,
l’eau fréquemment polluée, des affamés fouillent dans les poubelles à la
recherche de trognons de choux, ce qui favorise les épidémies de dysenterie.
Les conditions d’hygiène sont déplorables.
Quand, en mai-juin 1940, 9771 femmes "indésirables" entrent au camp, rien n’a été prévu pour répondre
aux besoins élémentaires d'une telle population, féminine de surcroît.
Dans son livre
Le Chemin des Pyrénées, Lisa Fittko raconte : "Tout contre les barbelés, s’allongent à
l’air libre de grandes auges surmontées d’un gros tuyau
comportant, à intervalles d’un mètre environ, "des robinets",
en fait de simples trous...

Rien n’a été prévu pour répondre aux besoins
élémentaires d'une telle population, féminine de surcroît.
De l’eau, il n'y en a que le matin, pendant environ 2 heures. Et parfois, elle coule goutte à goutte.
Nous sommes, dans notre îlot, plus de mille femmes, et c’est tout ce dont nous disposons pour notre toilette et notre lessive...
Si encore, il n’y avait pas ces maudits soldats !
Ils affectionnent ce moment-là pour venir patrouiller
dans le coin, au plus près des auges".
Il y a aussi le problème des latrines. "C’était une plate-forme en bois,
posée sur de gros pieux d’environ deux mètres de haut. On y accédait par une
volée de marche en bois, sans rampe. La plate-forme était percée de trous
ronds, sous lesquels se trouvaient d’énormes récipients en métal... Nous, les
marches ne nous posaient guère de problèmes. Mais, il y avait des malades et
des personnes âgées... Nous en voyions souvent, des femmes en détresse au bas
de ces marches... réduites à attendre que quelqu’un leur vienne en aide. Sans
compter les chutes. Avoir besoin d’aller au W.C. la nuit, c’était une
catastrophe." Nous n’avions pas le droit de quitter la baraque après le
couvre-feu. Et même si l’on s’y risquait, il était très difficile de trouver
son chemin dans l’obscurité. Par-dessus le marché, quand il avait plu, on
s’enfonçait dans la boue jusqu’aux chevilles."
Le 25 octobre 1940, des camions déversent à Gurs leur cargaison humaine de 6
538 Juifs.
En Allemagne, Le gauleiter Bürckel a procédé à une grande rafle dans sa
circonscription, qui comprend le pays de Bade, le Palatinat, la Sarre et la
Lorraine, et décide d’envoyer ses victimes vers l’Ouest. Les "Badois" ont
derrière eux 48 heures de train quand ils débarquent à la gare d’Oloron qui
dessert le camp. Un interné, Louis Lecoin, décrit leur arrivée : "Le défilé
ininterrompu de femmes et d’hommes de tous âges, d’enfants de toutes tailles,
ployant sous les balluchons, trébuchant, s’effondrant dans la boue. En
flancs-gardes, des gendarmes et gardes mobiles gueulant... cravachant à tour
de bras ceux, notamment, qui s’affaissaient. Et la pluie dégoulinait, noyant
les larmes des gosses".
Un autre témoin précise : "Ce troupeau fut poussé dans un désordre
indescriptible dans les baraques vides, sans banc, sans paille, sans paillasse". Les familles séparées, car il serait "inconvenant" qu’hommes et femmes
occupent le même îlot.

Gurs était un camp de concentration français destiné d'abord aux réfugiés
espagnols, puis aux Juifs qui furent envoyés dans les camps d'extermination.
Un peu plus tard, arrivent 3 870 hommes, transférés du camp de St-Cyprien. Aux
pluies d’automne succède un hiver glacial. Les internés, qui n’ont pu emporter
que de maigres bagages, manquent de vêtements chauds, de chaussures. Pour se
protéger un peu du froid et de la boue, ils restent enfermés dans les
baraques. Un précaire abri : il y a bien un poêle, mais peu ou pas de bois
pour faire du feu (certains y brûlent leur paillasse). Les toits fuient.
Comment nettoyer les lieux dans de telles conditions ? Rats, puces et poux
pullulent. Parmi les internés se trouvent des médecins et des infirmières qui
tentent de lutter, se dépensant sans compter. Mais avec quels moyens ?
"Dans les froides baraques infirmeries, il n’y avait qu’une seule alèze pour
30 ou 40 personnes atteintes de diarrhée" écrit le Dr. Eugen Netter, de
Mannheim (qui en tant que conjoint d’aryenne aurait pu échapper à la rafle
mais a suivi volontairement la communauté dont il était président).
Et le Dr. Max Ludwig, responsable de l’hôpital des femmes : "L’absence de
tout local qui aurait permis la mise en quarantaine, l’incroyable saleté... le
manque de désinfectant, de médicaments, et bien sûr d’une nourriture adaptée,
anéantirent tous les efforts".
A partir de l’été 1941, avec notamment l’arrivée des secours des organisations
caritatives, les médecins seront moins démunis. Mais le groupe des Badois, qui
compte beaucoup de personnes âgées – la doyenne a 99 ans – a payé un lourd
tribut à la mortalité : 820 d’entre eux reposent au cimetière de Gurs.
Un grand nombre de "Gursiens" doivent la vie à l’aide extérieure, tolérée
par l’administration débordée : colis envoyés par des parents et amis des
internés, par des communautés juives de France, de Suisse, des Etats-Unis,
action des organisations caritatives. Les internés eux-mêmes ont crée un «
Comité Central d’Assistance", présidé par le rabbin Léon Ansbacher qui, grâce
à une "contribution" prélevée sur chaque colis, s’efforce de venir en aide
aux plus démunis, répartit les précieux médicaments envoyés d’ici ou là. Une
dizaine d’œuvres françaises et étrangères obtiennent l’autorisation de
pénétrer dans le camp : citons notamment le Secours Protestant, les Quakers
qui assurent d’importantes distributions de vivres, le Secours Suisse dont
l’animatrice, l’infirmière Elsbeth Kasser, se dévoue sans compter pour les
malades et les enfants, la Croix-Rouge française, les Amitiés chrétiennes de
l’Abbé Glasberg. Et puis des œuvres juives, comme l’OSE et L’ORT. Ces hommes
et ces femmes n’apportent pas seulement un secours matériel : Ils sont pour
les internés un précieux appui moral, certains n’hésitent pas à s’opposer à
l’administration du camp, et nombre d’enfants doivent la vie aux volontaires
de l’OSE ou de l’ORT qui les ont fait évader. C’est aussi grâce aux œuvres que
parviennent au camp un peu de matériel de couture, des outils, et même parfois
un instrument de musique. De quoi réparer un peu la baraque, s’occuper,
oublier quelques instants sa misère, lutter contre le désespoir.
C’est vrai, des Gursiens ont sombré, se battent pour un morceau de pain. Mais
beaucoup réagissent. Une intense activité artistique, culturelle et religieuse
a régné au camp.
Il y a, parmi les détenus, de nombreux intellectuels et artistes – certains de
renommée internationale – et, dans les îlots, ils donnent des conférences, des
spectacles, des concerts. Des enseignants internés font la classe aux enfants
– sans manuels scolaires ni matériel, mais tant pis ! Quant à la vie
religieuse, organisée sous l’égide du Rabbin Léo Ansbacher : Le Chabbat et les
jours de fête sont célébrés avec ferveur (des "Badois" ont apporté un Sefer
Tora) dans des baraques transformées en synagogue, voire en plein air. Plus :
dans les îlots fonctionne un mynian quotidien, ainsi que des cercles d’études.
A Pessach 1941, le Rabbin Kapel, aumônier des camps de la zone libre, fait
livrer à Gurs des matzot... et des milliers de Hagadot polycopiées. Des jeunes
ont fait leur Bar-mitswa au camp !
Sortir de Gurs : l’obsession de chacun. Mais comment sort-on de Gurs ?
910 internés, note Claude Laharie, ont réussi à s’évader. Environ 1.500 ont
été libérés. Quelques milliers ont été transférés dans d’autres camps. A
partir d’août 1942, des milliers d’autres ont été déportés.
Le départ des convois, sous la surveillance des "gardes noirs" (gendarmerie
nationale française) donne lieu à des scènes hallucinantes : défilé d’êtres
amaigris, en loques, tentant parfois de dire adieu à un proche accouru malgré
l’interdiction. Cris, tentatives de suicide.
Ces heures tragiques virent d’extraordinaires actes d’héroïsme. Des internés
qui n’étaient pas sur les listes de "déportables" partirent volontairement :
des hommes et des femmes avec leur conjoint; l’infirmière Pauline Maier, la
doctoresse Johanna Geissmar, pour ne pas abandonner les malades. Un jeune
homme anonyme pris la place d’une femme qui venait d’apprendre l’arrivée à
Gurs de son mari qu’elle n’avait pas vu depuis des années.
Tant d’autres, dont nous ne savons rien.
L’enfer de Gurs fut un camp de la honte.
Parmi les juifs internés, comme parmi les volontaires venus les secourir,
certains en firent un camp du don de soi, de la force spirituelle et de la
bravoure.
Léa Marcou
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