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Hôtel Lutetia, 1945


plaque
Plaque opposée sur la façade de l'hôtel Lutétia en 1985, pour le quarantième anniversaire de la libération des camps.


"Puis en 1945, je suis allé(e) attendre à l'hôtel Lutétia..."
Une petite phrase que l'on retrouve dans bien de témoignages d'enfants cachés en France.

Hotel Lutetia
Au coin du Boulevard Raspail
et de la rue de Sèvres
Etrange destination que celle de cet hôtel de luxe parisien qui élève, au coin du Boulevard Raspail et de la rue de Sèvres, son imposante façade Belle Epoque ornée de sculptures. Dans les années d'avant-guerre, de nombreux exilés allemands, opposants à Hitler, se réunissaient dans ses salons. En 1940, l'amiral Canaris y installa le service de renseignements de l'état-major allemand, l'Abwehr. En 1945, il fut réquisitionné sur l'ordre du général de Gaulle pour accueillir les déportés, Juifs comme non-Juifs, à l'issue d'une entrevue avec les responsables de l'accueil qui s'étaient vite aperçus combien les structures prévues étaient insuffisantes.
C'est ainsi que le Lutétia, avec ses lustres, ses tapis, ses profonds fauteuils de cuir, ses maîtres d'hôtel en habit, devint le premier toit parisien de milliers de survivants de l'enfer, et le lieu de tous les espoirs - le plus souvent, hélas, déçus - pour ceux qui, agrippés derrière les barrières blanches, cherchent des yeux les êtres chers partis pour "une destination inconnue". Une foule où tous partagent le même espoir et la même angoisse, mais où se fait jour une différence : tandis que les non-Juifs attendaient en général une seule personne adulte, les Juifs, trop souvent, cherchaient des familles entières.

Dans son livre Terre de détresse, Odette Abadi relate ainsi son retour à Paris :
"Devant la gare, des autobus nous attendaient, les mêmes que ceux qui nous avaient conduits de Drancy à Bobigny pour partir à Birkenau !
Des scouts nous entourent, venus pour aider des éclopés à monter dans les voitures... on traverse Paris : est-ce un rêve ? On arrive à l'hôtel Lutétia, Centre d'Accueil et contrôle des déportés.
La vaste entrée de la résidence est obstruée par une masse de femmes qui brandissent des photos, hurlent des noms... Il faut foncer dans le tas pour pouvoir entrer.
A l'intérieur de l'hôtel, c'est encore le brouhaha et le piétinement de la foule – mais on nous dirige vers des chambres – dortoirs où nous pouvons nous reposer... Et voilà que nous retrouvons des camarades du camp ou du voyage : rien ne pouvait être plus réconfortant..."
Dans le hall de l'hôtel règne une activité fébrile : des Comités d'Accueil, appartenant à diverses organisations (mouvements de résistants, Croix-Rouge, Quakers, Armée du Salut, scouts – parmi lesquels, bien entendu, les Eclaireurs Israélites) orientent et conseillent, au milieu des infirmières, des médecins, des militaires , des bénévoles qui se pressent vers de nouvelles tâches : "Parfois, il arrivait au Lutétia 4 ou 5 autobus en même temps" note André Weil, chargé d'organiser l'accueil. Malgré tous les efforts, l'attente est parfois longue, pour les survivants épuisés, le temps d'accomplir les formalités. Il leur faut passer devant un Bureau Militaire, répondre à un interrogatoire : "Chacun doit prouver qu'il est vraiment un déporté" note Odette Abadi – certains le prennent très mal. Il s'agit de dépister les anciens collaborateurs qui se sont glissés parmi les rescapés des camps, pour tenter de "blanchir" leur passé.
Puis c'est la visite médicale, qui débouche, pour les plus mal en point, sur une hospitalisation immédiate. Et il faut encore passer à l'épouillage et à la désinfection du DDT - dont l'odeur imprègne le luxueux hôtel.

Ceux qui ont encore un foyer, ou du moins un endroit où aller, peuvent alors partir, après qu'on leur eut servi un repas. On les munit d'un papier permettant de prendre gratuitement le métro ou le bus et, au besoin, on les fait accompagner d'un scout. (Les déportés, souvent habillés de leur tenue rayée, ont également droit à un vêtement ou à un bon leur permettant d'en acquérir un gratuitement, ainsi qu'une carte de rapatrié).
Les autres vont séjourner à l'hôtel, plus ou moins brièvement, le temps de prendre un peu de repos ou de trouver un lieu d'accueil.
A chaque étage, il y a une infirmière et un médecin, afin de pouvoir intervenir en urgence, y compris la nuit. Les chambres sont bien chauffées, même par un temps doux – les survivants décharnés ont toujours froid. Certains, rapporte un journal de l'époque, dorment par terre, sur le tapis, «car les lits trop doux, on y dort trop mal quand on revient des bagnes nazis".
En fait, comme dans la première période, on compte certains jours jusqu'à 2 000 entrées, les 350 chambres du Lutétia ne suffisent pas toujours, et quatre hôtels du voisinage sont réquisitionnés pour les compléter.
Cette foule – ceux qui sont hébergés au Lutétia comme ceux qui n'y passent que quelques heures – il faut la nourrir, et avec des repas que les corps affaiblis pouvaient supporter :
Il y a des jours où l'on sert 5.000 repas, et où la femme qui dirige les cuisines travaille 18 heures d'affilée...

A travers le Lutétia, la France, à commencer par les journalistes qui y affluent, découvre l'horreur des camps, de ce que recouvrait le terme "Nuit et Brouillard" sous lequel on englobe encore sans distinction les déportés « politiques" et "raciaux". La vue des rescapés est un choc, ça dépasse tout ce qu'on peut imaginer :" ...Le cortège des revenants – revenant, jamais ce mot n'a rendu un son aussi plein, aussi vrai" écrit François-Jean Armorin dans son journal "Concorde" du 30 mai 1945.
"Dans le hall du Lutétia, boulevard Raspail, il suffit d'écouter pour recueillir les choses les plus extraordinaires, les plus horribles... Dante est venu trop tard, sinon il aurait été correspondant de guerre... Leur regard ne me quitte plus... Un autre reporter désigne le Lutétia comme l'hôtel des morts-vivants".
Dans le long couloir menant de l'entrée au restaurant, des panneaux (en fait des panneaux électoraux subtilisés boulevard Raspail) sont recouverts de longues listes de noms, de photos de disparus que quelqu'un recherche. Des listes où les journalistes effarés peuvent voir un même nom se succéder huit, dix fois, accompagné de prénoms différents, révélant que dans une même famille, frères et sœurs, parents et enfants ont été voués à l'extermination. Sous la photo d'un groupe souriant, on lit parfois quelques mots, poignants : "Qui a vu ce couple avec ses quatre enfants, arrêtés à Paris en juillet 1942 ?". Sur les photos qu'on leur tend, les déportés assaillis de questions cachent de la main les cheveux (dans les camps, on avait le crâne rasé), cherchent à reconnaître un visage... et s'ils l'ont vu, doivent trop souvent annoncer une horrible nouvelle.
Au fil des mois, les arrivées se font plus rares.
A l'automne 1945, le Lutétia, réquisition levée, va être rendu à ses propriétaires. On a commencé à comprendre que ceux qui ne sont pas rentrés ne reviendront plus. Malgré tout, certains, en particulier d'anciens enfants cachés, conserveront un espoir, et ne l'abandonneront qu'en voyant le nom du disparu dans le Mémorial de la Déportation des Juifs de France publié en 1978 par Serge et Beate Klarsfeld.

Léa Marcou


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