Je voudrais évoquer ici le souvenir de quatre de mes camarades de Résistance...
Mila RACINE

Mila Racine
En 1943,
Mila Racine (la sœur d’Emmanuel – ou Mola - Racine) a 24 ans. Elle fait
partie du réseau MJS, "Education Physique". Le 21 octobre, elle conduit, avec
Roland Epstein, un convoi difficile : des enfants, un couple de personnes âgées,
une jeune maman avec un bébé et un autre couple avec un enfant en bas âge. Ils
sont surpris par des chiens policiers. Coup de feu. Une femme est tuée, une
autre blessée.
Mila et Roland ne veulent à aucun prix abandonner ceux dont ils
ont la charge. Tous sont arrêtés et emmenés à l’hôtel Pax, la prison de la
Gestapo à Annemasse. Jean Deffaugt, le Maire d’Annemasse (Juste parmi les
Nations), parvient à les visiter et à obtenir la libération des enfants placés
sous sa responsabilité personnelle dans un home d’enfants de la région.
Il propose à Mila un plan d’évasion. Elle refuse, sachant que les enfants, ou
Deffaugt, ou le personnel de l’hôpital où il veut la faire entrer, devront payer
pour elle.
Mila et Roland sont transférés à la prison de Fort-Montluc, à Lyon.
De là, Roland sera envoyé à Drancy, puis déporté à Buchenwald – par bonheur il
survivra. Quant à Mila, qui soutient toujours qu’elle n’est pas juive, elle est
envoyée à Compiègne, déportée à Ravensbruck, puis à Mauthausen. C’est là qu’elle
trouvera la mort lors d’un raid aérien des Alliés, le 22 mars 1945, sur son lieu
de travail, près du camp.
A Tel-Aviv, une crèche de la WIZO porte le nom de Mila Racine.
Nicole WEIL-SALON
Huguette WAHL
En 1942, Nicole Weil-Salon et Huguette Wahl étaient deux assistantes sociales
au Centre Médico-Social de l’OSE à Marseille.
Après les arrestations massives de fin août 1942, une équipe bénévole se
constitue, embryon de la future Résistance Juive et groupe des gens de tous
bords. Notre but : faire échapper à la déportation le maximum de Juifs. Notre
façade : le Dispensaire de l’OSE. Le travail clandestin se structure peu à peu.
Nicole et Huguette sont des chevilles ouvrières de cette équipe.
Le 11 novembre 1942, les Allemands occupent Marseille. Fin janvier 1943, après les
rafles massives dites "du Vieux Port", tous les organismes juifs quittent
Marseille. L’OSE se replie sur Limoges. Nicole les suit, tandis qu’Huguette est
envoyée à Nice.
Nicole épouse Jacques Salon (un chef EI qu’elle avait connu dans cette équipe
marseillaise) en 1943, et l’OSE leur donne un poste à Chambéry. C’est à partir
de là qu’ils organisent de nombreux convois pour la Suisse, d’enfants et
d’adultes, que Nicole accompagne. 21 heures de travail par jour et des
péripéties inouïes !
Lorsque, le 8 septembre 1943, les Italiens signent un armistice séparé, les
Allemands occupent toute la zone italienne, et tout d’abord Nice où sont
réfugiés près de 30 000 Juifs.
C’est la souricière !
Nicole est envoyée par l’OSE à Nice pour tenter de sauver le maximum
d’enfants. Elle y rencontre Huguette Wahl qui, sous le nom d’Odile Varlet,
travaille depuis des mois dans le Circuit Garel, organise et accompagne
inlassablement des convois d’enfants pour la Suisse. Toutes les deux sont mises
par Garel à la disposition du Service clandestin de Moussa Abadi.
Mais l’étau de la Gestapo se resserre : alors qu’elles préparaient à Nice un
nouveau convoi d’enfants, Nicole est arrêtée le 24 octobre 1943, Huguette
quelques jours plus tard.
Elles se retrouvent à Drancy, où elles adoptent un petit groupe d’enfants.
Nicole écrit le 19 novembre : "Nous sommes prêts, moralement du moins. C’est
demain le grand jour. Nous sommes 15 intimes, ce qui rend le voyage moins
désagréable. Nous avons tous beaucoup d’espoir et de courage... Nous avons
adopté 4 gosses qui sont seuls. Il faut bien continuer jusqu’au bout...".
Un dernier message, daté du 20 novembre :
"Nous voici tous réunis. Le wagon est complet et notre moral est superbe...
Nous tiendrons"...
A l’arrivée à Auschwitz, le 23 novembre, Nicole et Huguette, bien que
sélectionnées toutes les deux pour un groupe de travail, refusent de se séparer
des enfants qu’elles ont adoptés. Elles les accompagnent jusqu’au bout, et le
jour même de leur arrivée à Auschwitz, elles entrent avec eux dans la chambre à
gaz.
Le 8 mai 1944, Jacques Salon, qui avait pris le relais pour organiser des
convois, fut à son tour arrêté, en pleine activité, à Lyon. Affreusement
torturé, il se tut. Il "donna" l’adresse, voire des adresses fictives, des
enfants qui avaient déjà quitté le sol français. Il échappa à la mort certaine
en prenant le risque de sauter du train qui le conduisait à la déportation.
Marianne COHN
Marianne Cohn ("Colin" dans la Résistance) travaille avec Simon Levitte
au centre de Documentation, à Moissac d’abord (c’est là que je l’ai rencontrée
pour la première fois), puis à Grenoble. Mais après l’arrestation de Mila Racine
et de Roland Epstein, Marianne, alors âgée de 21 ans, passe à la Sixième et
prend la relève avec Rolande Birgy, militante de la JOC (Jeunesse Ouvrière
Chrétienne), reconnue en 1984 comme Juste parmi les Nations.
Le 31 mai 1944, Marianne prend en charge un groupe de 28 enfants. A 200 mètres
de la frontière, ils sont arrêtés par une patrouille allemande avec des chiens,
emmenés au Pax à Annemasse. De nouveau, Jean Deffaugt intervient et parvient à
libérer 17 enfants. Il propose à Marianne un plan d’évasion, mais elle refuse
pour ne pas compromettre le sort des enfants qui lui sont confiés. Tous les
jours, Marianne est interrogée par la Gestapo et atrocement torturée. mais elle
ne parle pas. Début juillet 1944, elle est emmenée par des agents de la Gestapo
, avec cinq autres résistants, à Ville- la- Grand, près d’Annemasse, dans un
lieu isolé. Elle est sauvagement assassinée, à coup de bottes et de bêches.
C’est après la Libération d’Annemasse, le 21 août, qu’on retrouvera son corps.
Mola Racine a pu l’identifier grâce à une paire de chaussures jaunes qu’il lui
avait achetées.
Un jardin portant le nom de Marianne Cohen a été inauguré en mars 1982 à Yad
Vaschem, en même temps que l’Auditorium dédié à la Résistance Juive de France
qui lui est mitoyen.
En août 1984, lors de la célébration du 40e anniversaire de la Libération
d’Annemasse, un groupe scolaire d’Annemasse a reçu le nom de Marianne Cohn, et
une stèle a été érigée à l’emplacement du charnier où reposent également le
corps des cinq résistants.
Le souvenir de chrétiens qui ont donné leur vie
Il m’est impossible de terminer cette évocation sans rappeler aussi le
souvenir de chrétiens qui ont donné leur vie pour que des Juifs, enfants et
adultes, soient sauvés en passant clandestinement en Suisse.
Je n’ai pas eu le privilège de les connaître personnellement, mais c’est en
travaillant au Département des Justes parmi les Nations, à Yad Vashem, que, alors que plus de 40 ans s’étaient écoulés, j’ai découvert
leur héroïsme.
Le Père Louis Favre
dirigeait le collège salésien Saint-François, le "Juvenat", à Ville-la-Grand. Le grand mur, au fond du jardin, faisait frontière.
A l’aide d’une échelle, 2.000 "clandestins" purent passer de l’autre côté –
parmi eux plusieurs centaines d’enfants et d’adolescents juifs. Arrêté et
torturé par les Allemands, le Père Louis Favre fut fusillé le 16 juillet 1944.
L’Abbé Jean Rosay de Souvaine
organisa une filière qui permit à des centaines d’enfants et adolescents juifs de passer la frontière. Arrêté le
11 février 1944 pour ses activités de résistance, il fut déporté à Auschwitz,
puis transféré à Birkenau où il succomba un mois avant la libération du camp.
L’Abbé Marius Jolivet
Le curé de Collonges-sous-Salève ,aidé par ses paroissiens, permit le passage en Suisse de centaines de femmes, d’enfants
et de vieillards juifs (il y avait une autre filière pour les hommes). De santé
fragile, il poursuivit sans relâche ses activités de prêtre, de sauveteur et de
résistant, sans se ménager.
Il mourut en 1964, certainement des "suites de la guerre".
Et il y a tous ceux dont l’action héroïque est et demeurera inconnue.
Denise Siekierski (Colibri)
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