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Le statut des Juifs en 1940

Loi portant sur le statut des Juifs

Nous proclamons...

Le 3 octobre 1940, les juifs de nationalité française perdaient, par décret du gouvernement de Vichy, leur statut de citoyen à part entière qu’ils avaient obtenu après beaucoup de difficultés le 21 septembre 1791.

Dans quelles circonstances la Patrie des Droits de l’Homme a-t-elle pu voter une loi aussi discriminatoire envers une partie de ses citoyens ?
Quelles furent les réactions des Français et quelles furent les réactions des Juifs ?
Rappelons, pour mémoire, que la France et l’Angleterre déclarent la guerre à l’Allemagne le 3 septembre 1939 et après 8 mois de léthargie, "la drôle de guerre" disait-on,
la France est envahie le 10 mai 1940 par les forces armées allemandes, et en un mois subit une défaite sans précédent :

8 millions de personnes s’enfuient de leur domicile, sur les routes de France, en une vraie débâcle, dans un désordre indescriptible et se dirigent vers le sud du pays.

Saint Exupéry écrit dans Pilote de guerre : "Je survole des routes noires de l’interminable sirop qui n’en finit plus de couler".
Le 17 juin 1940, le Maréchal Pétain qui, à l’appel du Président de la République, Albert Lebrun, assume la direction du gouvernement de la France, annonce qu’il faut "cesser le combat", et le 22 juin 1940 signe l’armistice avec l’Allemagne nazie. Les clauses de cet armistice prévoient que 2/3 du territoire français seront occupés par l’armée allemande, les soldats français encerclés seront faits prisonniers et le resteront jusqu’à la paix finale, l’entretien des troupes d’occupation incombera à la France qui, par contre, peut conserver ses colonies, une armée de 100 000 hommes, sa flotte de guerre qui doit s’immobiliser dans ses ports d’attache.
Mais très rapidement le Reich a des exigences d’ordre économique qui dépassent le texte signé, annexe l’Alsace-Lorraine dès août 1940, violant impunément les clauses de l’armistice.
Ainsi la France est-elle coupée en 2 zones, une zone occupée et une zone libre, séparée par une ligne de démarcation, elle est amputée de l’Alsace-Lorraine, 2 millions de prisonniers de guerre sont détenus en Allemagne, des villes sont en ruines (Amiens, Orléans ...), l’économie est totalement désorganisée. Une situation des plus dramatiques que doit gérer le gouvernement de Vichy.

Mais, comme s’il n’y avait pas de préoccupations plus urgentes, avant que les autorités allemandes n’aient demandé des mesures contre les Juifs, le gouvernement de la France décrète, un mois après la signature de l’armistice, le 22 juillet 1940, la révision des naturalisations obtenues depuis 1927 : de ce fait, 7 000 Juifs perdent la nationalité française. Sur cette lancée, le gouvernement français abroge, le 27 août 1940 la loi "Marchandeau" datée du 21 avril 1939 qui interdisait toute propagande antisémite dans la presse, et l’antisémitisme non muselé se donne libre cours.
Dans le Bulletin des Questions Juives d’août 1940, on peut lire sous la plume de Darcquier de Pellepoix : "Pendant les années qui ont précédé la guerre, j’ai lutté de toutes mes forces contre les Juifs qui nous y menaient en utilisant machiavéliquement les réactions instinctives de notre peuple. J’ai prophétisé et vaticiné en vain.
La catastrophe est venue ! ... Il est urgent que les Français dignes de leur race s’unissent pour arrêter l’œuvre de mort de ces moissonneurs sanglants".

On peut lire dans Le Matin et Paris Soir des titres, en première page et en caractère gras, d’un antisémitisme virulent, dès la fin août 1940.
"L’ex-ministre juif Jean Zay a bien été arrêté à Rabat" (Le Matin 22/8/40), "Les Rothschild furent toujours contre la France" (Le Matin 9/9/40), "Lissac n’est pas Isaac" ( Paris Soir 31/7/40 ) ou "La victoire de l’Allemagne servira l’ intérêt français, ne serait-ce qu’en nous débarrassant des Juifs. (Le Matin 21/9/40)

Dès le début du mois de juillet 1940, le Garde des Sceaux du gouvernement de Vichy, Raphaël Alibert, connu pour ses idées d’extrême droite, annonce à ses amis qu’il prépare un "texte aux petits oignons" pour les Juifs.

Etait-on conscient de l’évolution de la situation dans la communauté juive ? Le Grand Rabbin de France, Isaïe Schwartz, avait été informé par le Pasteur Boegner, le 27 juillet 1940, que des mesures graves allaient être prises contre les Juifs ( Simon Schwarzfuchs "Aux prises avec Vichy"). Pourtant, lors d’une assemblée générale de l’Association des rabbins français réunie le 3 septembre 1940, les rabbins décidèrent de "se préoccuper du maintien du Judaïsme, comme si les dangers qui menaçaient les Juifs de France n’existaient pas ( ouvrage cité )."

Quant à l’Assemblée des cardinaux et archevêques, réunie à Lyon le 31 août 1940, qui était informée du projet d’un statut des Juifs, elle décide de se taire, ne voulant pas intervenir sur un plan politique. Au procès-verbal de cette réunion, on peut lire "Des dispositions graves seront sans doute décidées prochainement contre les Juifs... il peut paraître légitime de la part d’un Etat d’envisager un statut légal particulier pour les Juifs. Mais ce statut doit s’inspirer des règles de la justice et de la charité..."

Pendant ce temps, les Allemands ne restent pas complètement inactifs" ! Le 16 juillet 1940, ils expulsent tous les Juifs restés en Alsace qui devient « judenrein" (purifiée de Juifs) vers la zone libre. Un mois plus tard, les Juifs restés en Moselle subissent le même sort.
Le 27 septembre 1940 est promulguée la 1ère ordonnance allemande qui ne s’applique qu’à la zone occupée ; elle se compose de trois volets :
  • recensement de toute personne de religion juive (ou qui a plus de deux grands-parents juifs).
  • interdiction à tout Juif qui a fuit la zone occupée d’y retourner même s’il y est domicilié.
  • obligation pour tout commerce dont le propriétaire est juif d’avoir une affiche sur laquelle est écrite en allemand et en français "entreprise juive".

Une semaine plus tard, le gouvernement de Vichy décrète le statut des Juifs sans aucune pression allemande, l’Allemagne ne fut pas à l’origine de la législation anti-juive de Vichy.
"Cette législation fut, si j’ose dire, spontanée, autochtone", écrit Du Moulin de Labarthète, dans le Temps des Illusions (cité par Robert Badinter "Un antisémitisme ordinaire » ).
Ce statut est beaucoup plus draconien que l’ordonnance allemande. Pour les Allemands, le Juif est défini par son appartenance à une religion, pour Vichy par son appartenance à une race.
Ce statut du 3 octobre 1940 exclut les Juifs (français et étrangers) de tout poste dans la fonction publique (enseignement, fonctions judiciaires, grands corps de l’Etat...) du corps des officiers de toutes les armées, de la direction des entreprises publiques, de toute fonction dans la presse, la radio, le cinéma, exception faite pour les anciens combattants titulaires de la carte de combattant de 1914/18, cités à l’ordre du jour en 1939/40 ou titulaires de la Légion d’Honneur à titre militaire.
Le lendemain, le 4 octobre, le gouvernement de Vichy proclame une loi sur les ressortissants étrangers de race juive qui, pourront à dater de la promulgation de cette loi, être internés dans des camps spéciaux par décision du Préfet du département de leur résidence ou se voir assigner une résidence par le Préfet.
Les lois du 3 et du 4 octobre 1940 seront publiées au Journal officiel le 18 octobre 1940.
Le 7 octobre 1940, le gouvernement de Vichy abroge le décret Crémieux qui datait du 24 octobre 1870 : Les Juifs d’Algérie perdent leur nationalité française acquise en 1870...
Le 24 octobre 1940, le ministre de la Guerre de la France interdit aux Juifs de s’engager ou de se réengager dans l’armée ; à la même date, 6.504 Juifs en provenance du Pays de Bade et de Sarre- Palatinat sont envoyés en wagons à bestiaux plombés en France, et sont débarqués dans le sinistre camp de Gurs.
Enfin est publiée, le 24 octobre 1940, une seconde ordonnance allemande qui impose le recensement de toutes les entreprises économiques.
Les quotidiens français, du Matin au Figaro en passant par La Croix, annoncent en première page le "nouveau statut des Juif", comme une simple information, coincé entre les programmes de Radio-Paris et de l’émission de la 13ème tranche de la loterie nationale.
Le Matin du 5 octobre 1940 est l’un des seuls journaux à faire un commentaire "Ce que signifient les mesures prises contre les Juifs" tire-t-il (cet article ne fait pas allusion au statut de Vichy mais à l’ordonnance allemande du 27 septembre) et commente : "La population lasse des entreprises des Juifs et qui a compris la nécessité d’être défendue contre elles, accueillera avec soulagement toutes les mesures tendant à la protéger définitivement".
L’Eclaireur de Nice du 19 octobre 1940 présente le Statut des Juifs à ses lecteurs : "La loi portant statut des Juifs reflète la sérénité. Aucune passion. Rien qui soit un reniement de l’idéal humain dont s’est toujours inspiré la France".

Il semble que l’opinion publique soit restée, dans sa majorité, indifférente au statut des Juifs et à la campagne antisémite de Vichy. Sur quarante-deux préfets de la zone libre, quatorze seulement font état, dans leurs rapports au gouvernement, de réactions du public à la promulgation du statut des Juifs. Parmi ces réactions, neuf d’entre elles étaient favorables au statut, quatre défavorables, une mêlée (cf. Marrus et Paxton "Vichy et les Juifs" )
Le Barreau de Paris, écrit Robert Badinter ( Un antisémitisme ordinaire) « accueillit sans état d’âme, mais plutôt avec satisfaction, les premières mesures xénophobes et antisémites du nouveau régime".
Ceux qui désapprouvent en leur for intérieur le statut des juifs ne s’opposent pas à son application. "Je réprouve la loi sur le statut des Juifs, dira Jules Jeanneney, président du Sénat, mais elle est pourtant la loi. Obéissance lui est due".
Dans l’enseignement, que les Juifs doivent quitter fin décembre 1940, suite au statut du 3 octobre, le départ des professeurs juifs, écrit Claude Singer ( Vichy, l’Université et les Juifs ) s’est effectué sans susciter de troubles sérieux, contrairement à ce que les autorités redoutaient,
"l’absence d’émotion prévaut dans tous les établissements".
Le Proviseur du Lycée Montaigne écrit au service du Rectorat :
"Je n’ai pas aperçu d’émotion parmi les maîtres et les élèves du Lycée Montaigne au sujet de l’application de la loi du 18 octobre 1940". Beaucoup de professeurs juifs ont vécu leur exclusion de la fonction publique comme une humiliation et une tragédie personnelle. Mon ami, Pierre Lévy, qui était professeur de mathématiques à la Roche-sur-Yon déclare :
Je fus stupéfait et peiné par l’indifférence de mes collègues du lycée. Seul, le concierge, que je connaissais peu, me manifesta sa sympathie et son indignation "que l’on traita ainsi un Français comme un autre" (cité par Claude Singer, op.cit.).

Dans son livre, Le dur bonheur d’être Juif, André Neher écrit : "Hélas, le 20 décembre 1940, il n’y eut pas, en France, un mouvement de solidarité qui était pourtant alors sans risque. Je ne sais pas évidemment comment les choses se sont passées ailleurs. Mais au collège de Brive-la-Gaillarde... personne, parmi mes collègues, durant cette marche dégradante à travers la cour du collège, ne fit un geste, ne dit un mot, sauf, je ne l’oublierai jamais, un professeur de mathématiques, M. Delannoy. Il s’écria soudain : "On ne peut pourtant pas les laisser partir comme ça !" et il se rangea à nos côtés, nous escortant, mais lui seulement, sans qu’aucun autre l’imitât et vînt le rejoindre, jusqu’au portail que nous franchîmes, M. Blum et moi-même".
Quant aux médecins, dès le mois d’août 1940, nombre d’entre eux se verront interdits d’exercer leur profession. En effet, la loi du 16 août 1940 prévoit que seuls des médecins de nationalité française, nés d’un père français ou naturalisés avant 1927 peuvent exercer leur profession.
Si le terme "juif" n’est pas employé, "personne n’est dupe, écrit Bruno Halioua ( Blouses blanches, étoiles juives ), ce sont les Juifs étrangers qui sont visés". Cette législation ne suscite aucune protestation.

La mesure de l’abrogation du décret Crémieux nous sidère par de nombreux aspects.
En quoi y avait-il urgence de décréter cette loi ?
Ce qui est certain, c’est que la décision a été prise sans aucune pression allemande. Très peu de réactions dans la presse arabe algérienne devant cette mesure, par contre le Républicain de Constantine (cité par André Kaspi « Les Juifs pendant l’Occupation") écrit "La joie s’est emparée des Français quand ils ont appris que le gouvernement Pétain abrogeait l’odieux décret...". Les Juifs d’ Algérie sont soumis également au statut des Juifs du 3 octobre 1940 et contrairement aux musulmans, ne peuvent demander leur naturalisation à titre individuel.
Comment réagit la communauté juive devant cette avalanche de mesures prises en été et en automne 1940 ?
Le 10 octobre 1940, le Grand Rabbin de France, Isaïe Schwartz, adresse une lettre au Maréchal Pétain dans laquelle il proteste contre les mesures discriminatoires prises envers des citoyens de confession différente. Le 22 octobre, il adresse une nouvelle lettre au Maréchal Pétain , plus véhémente : "Contre les principes de ce statut, contre ses stipulations, nous élevons la plus solennelle des protestations". "Texte rigoureux, peut-être, mais texte de résignation" écrit Simon Schwarzfuchs (op.cité).
Protestation également du Grand Rabbin de Paris, Julien Weil, datée du 20 octobre 1940, mais pourquoi y trouve-t-on des termes d’allégeance à la France ?: "Je vous prie de croire, Monsieur le Maréchal, que les citoyens français de religion juive restent fidèlement attachés à leur patrie" écrit-il !
Les Juifs de France, en particulier "les grands notables israélites français (Simon Schwarzfuchs, op.cité) sont éberlués, effondrés par leur nouveau statut. "Toutes mes illusions s’écroulent ! J’ai pleuré hier soir comme l’homme qui, subitement, serait abandonné par la femme qui a été le seul amour de sa vie..." (Raymond- Raoul Lambert).
Pour chacun d’entre eux, la France à qui ils étaient attachés par toutes les fibres de leur âme, avait été contrainte par l’Allemagne de prendre des décisions racistes, ils ne pouvaient pas imaginer que leur Patrie, celle dont on disait "Heureux comme D. en France" ait pu, de son propre chef, sereinement les exclure de son sein.

Fin décembre 1940, dans une France au pétainisme exalté, les Juifs, résignés mais éternels optimistes, étaient persuadés que les choses s’arrangeraient rapidement.
Hélas ! les malheurs n’en étaient qu’à leur début...

Marianne Picard


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