Quatre témoins racontent l’odyssée du passage clandestin des
enfants juifs en Suisse.
RACHEL MANDELBAUM
Un convoi pris au piège.
A 18 ans, elle était l’une des "grandes" d’un
convoi de 28 jeunes, dont 17 enfants de 13 ans, parti de Limoges le 16 août
1944. Mais le groupe fut arrêté par les Allemands, et Marianne Cohn, sa
convoyeuse, paya son courage de sa vie.
Nous avons gagné Lyon par le train, puis, le lendemain, nous avons poursuivi notre
voyage jusqu’à une maison d’enfants, située, me semble-t-il, entre Annecy et
Annemasse. Elle était vide, à l’exception de la directrice.
Au matin, très tôt, nous avons repris la route, à bord d’un camion entièrement
fermé. J’ai toujours à la mémoire l’image de la directrice qui, debout sur le
perron, nous regardait partir.
Cinq - six km plus loin, nous avons été arrêtés par les Allemands. Ils avaient
sans doute été prévenus, ils avaient des chiens. Un garçon a tenté de se sauver,
l’une des bêtes l’a rattrapé.
Ils nous ont conduits à la prison d’Annemasse, où nous attendait la Gestapo et
le maire de la ville. Celui-ci. M. Deffaught, (un résistant, apprendrons-nous
par la suite) a obtenu du chef de la Gestapo de prendre en charge les jeunes de
moins de 14 ans, moyennant l’engagement signé qu’ils n’échapperaient pas. Il les
a fait héberger à la colonie catholique de Bonne-sur-Ménoge. Nous, les grands,
nous sommes restés trois mois à la prison d’Annemasse, jusqu’à la libération.
Le 18 août, les maquisards sont entrés, fusil au poing, et ils nous ont dit :
"Vous êtes libres".
Le pire moment, pour nous, ce fut l’assassinat de Marianne. Une nuit de
juillet, les Allemands sont venus l’arracher à sa cellule. Pensant qu’elle
allait être déportée, elle nous a demandé une brosse à dents, elle n’avait plus
rien. Ils l’ont assassinée à l’aube (c’était un Chabbat) dans la forêt de
Ville-la- Grand, avec cinq maquisards. Tout le monde m’a dit que j’avais rêvé,
mais à 5h. du matin, j’avais entendu des coups de feu.
Nous sommes tout de même passés en Suisse, après la Libération. De crainte
d’un retour des Allemands, on nous a fait franchir la frontière, en camion. Les
Suisses nous ont envoyés au camp dit "Du bout du monde", où nous sommes restés
quelques semaines
YTZHAK MICHAELI
Refoulé...
En juillet 1942, il avait 17 ans et
était à Moissac. Pour échapper aux rafles, il lui fallait disparaître. Avec deux
autres garçons, il était arrivé, après maintes aventures, dans une forêt où,
quelques jours plus tard, Robert Donov, est venu les chercher, et leur a annoncé : "Vous allez passer en Suisse".
Nous avons rejoint une maison d’enfants – son nom m’échappe - où on nous a mis
dans un groupe d’une dizaine de personnes - dont un couple avec un bébé – qui partit à pied vers la frontière, sous la
protection de Georges Loinger. Mais, il y eu un accroc, et il fallait remettre
le passage au lendemain : le 15 septembre 1942, jour où les Suisse avaient
décidé de refouler les plus de 16 ans. C’était le cas de la moitié d’entre nous.
Un passeur nous a fait traverser une rivière, puis nous a annoncé : "Vous
êtes arrivés, mais attention, les soldats suisses ne vous laisseront pas passer". Je m’excuse de mon manque de modestie, mais j’ai eu un instant de dévouement.
J’ai dit : "Je suis sportif, je vais avancer, restez derrière en file indienne,
à plat ventre, et quand vous m’entendrez crier, c’est que je serai arrêté. Tous
les soldats vont alors venir vers moi, et pour vous, la voie est libre".
Effectivement, ils sont tous passés.
Quant à moi, les soldats m’ont emmené en voiture à quelques kilomètres de là,
puis réexpédié en France. En pleine nuit, dans un lieu inconnu, j’ai joué au
scout, jeté des pierres sur les maisons pour m’assurer qu’il n’y avait pas de
chiens. Devant une maison silencieuse, je suis entré dans la cour... et j’ai
entendu : "Haut les mains". Pas de chance, c’était la demeure d’un gendarme.
J’ai eu beau lui affirmer que j’étais scout en randonnée, m’étais égaré, etc.,
il m’a emmené au commissariat.
Aujourd’hui, j’ai compris que j’aurais pu m’enfuir : ils m’ont ordonné de
laver par terre, et se sont éclipsés.
Bon, j’ai fait la "sponja". Ils m’ont gardé 48 heures, puis conduit,
menottes aux mains, au camp de Rivesaltes.
Au bout d’un mois et demi, j’ai réussi à m’évader, grâce à la Sixième. Peu
après, le camp a été fermé, et tous les internés envoyés à Drancy puis Auschwitz.
Je voudrais terminer sur une note différente. J’ai eu la chance d’arriver en
Israël. J’ai eu la chance, par la suite, d’être Consul Général d’Israël en
France, et de distribuer des Médailles de Justes. Je suis venu en décerner à
Annemasse, et dans trois villages voisins. Le soir, j’ai dîné chez un pasteur
protestant qui m’a emmené au bord d’un ruisseau que l’on traverse pour entrer en
Suisse.
FANNY BEN AMI
"Convoyeuse" à 13 ans
Nous étions à Megève quand on nous a envoyés en
Suisse. C’était l’été 1943, j’avais 13 ans. J’étais ravie, car avant la guerre,
j’avais passé des vacances dans ce pays, où se trouvait ma petite sœur.
Seulement, au moment de grimper dans le car, j’ai entendu ma mère dire à ma
tante : "Est-ce qu’on se reverra un jour ?". J’ai pensé, le cœur serré : mais
pourquoi ne nous reverrions-nous pas ?
Deux mamans m’ont demandé de veiller sur leurs enfants, un garçon et une
fille. J’ai accepté, j’étais déjà chargée de m’occuper de mes deux petites
sœurs, alors, un peu plus ou un peu moins ! J’ai promis de m’assurer qu’ils
mangeraient bien.
Un garçon de 17 ans, Elie, devait être responsable de nous et prendre contact
avec Mme Salon, de l’OSE, qui nous ferait passer la frontière. Or, le lendemain,
comme nous venions de monter dans le train, Elie m’a brusquement déclaré qu’il
ne voulait pas laisser sa mère seule à Megève. Il m’a indiqué où rencontrer Mme
Salon et m’a laissée seule avec 15 enfants – je m’en souviens exactement, je les
ai souvent comptés, de peur qu’il en manque un ...
J’ai trouvé Mme Salon. "Sauras-tu conduire les gosses à Annemasse, où je vous
attendrai ?" m’a-t-elle demandé. "Bien sûr !". Mais le train s’est arrêté à
Annecy, où le maquis avait fait sauter un pont. Il faut passer par Lyon,
disaient les gens. Moi, je savais que Lyon était un endroit dangereux, à éviter
à tout prix. Je suis allée voir un cheminot, lui ai expliqué que mes parents
m’attendaient à Annemasse, mais que je ne pouvais pas passer par Lyon. J’ignore
s’il a compris ou non, mais il m’a dit : «. On va te mettre avec la poste : J’ai
appelé les autres. Comment, tout ça ? s’est-il écrié. "Oui, tout ça". Il a dû
comprendre, car il a dit à son collègue du train postal : "Ils doivent arriver
à Annemasse et c’est tout".
Les deux hommes nous ont demandé de bien nous dissimuler entre les sacs, et
nous sommes arrivés sans encombre. A la gare, Mme Salon, livide, faisait les
cent pas. "D’où viens-tu, comment as-tu fait ?" s’écria-t-elle.
Le passeur a insisté pour nous faire franchir la frontière le soir même. Nous
avons été pris par la police française et conduits à Thonon. On nous a emmenés
manger à la Croix-Rouge. Voyant des camions devant le bâtiment, j’ai pensé : «
Ils vont nous envoyer à Rivesaltes", car je savais qu’on y enfermait des
enfants. Je me suis promis qu’ils ne m’auraient pas vivante, ni moi ni mes
gosses. J’ai fait passer le mot : "Je file, que ceux qui le veulent viennent
avec moi. Les grands sont restés, tous les petits m’ont suivie. A un moment,
tous les adultes sont sortis de la salle, j’ai dit : "C’est le moment", et
nous nous sommes enfuis. J’avais donné consigne, une fois dans la rue, de
chanter comme si nous étions une colonie de vacances».
Nous avons marché longtemps, souvent en nous cachant, et sommes arrivés près
d’un village. Tous les enfants étaient malades, une de mes sœurs avait une
otite. Je suis entrée dans une ferme, un petit garçon à la main et j’ai dit à la
paysanne :
"Madame, vous pouvez nous sauver, mais aussi être notre assassin. Nous sommes
des enfants juifs qui devons passer en Suisse". "Je connais l’histoire,
a-t-elle répondu, où sont les autres ?
- "Dans le petit bois".
Nous sommes allés les chercher. Puis nous avons, cette fois pour de bon,
franchi la frontière. On nous avait indiqué comment faire. On a mis trois quart
d’heures pour faire 5 km en courant, mes deux sœurs accrochées à mes basques,
les plus grands aidant les petits. J’avais dit à mon groupe : "Ne vous éloignez
pas de moi, sinon vous mourrez". Ils avaient très peur. Nous étions passés
lorsque tout à coup j’entends "Maman, maman". La fillette de 3 ans était
restée de l’autre côté. Je rebrousse chemin, la prends dans mes bras. Au moment
de retraverser la frontière, j’entends : "Halt". Les Allemands ! Et voilà
qu’ils tirent ! Alors une voix s’élève, en allemand aussi : "Cessez, ou nous
vous tirons dessus".
Que s’est-il passé ensuite ? Je l’ignore, je m’étais évanouie. Je me suis
réveillée sur le dos d’un soldat, et j’ai pensé : "Je dois être morte". Je me
suis mise à pleurer, et à gémir :
"Je veux m’en aller". Le soldat, énervé, m’a grondé, en zurichois. Comme je
lui ai répondu dans la même langue, il s’est étonné : "Tu es Suisse et obligée
de te sauver ?". Je lui ai tout expliqué, et dès lors, il a été gentil. Nous
sommes arrivés à un endroit où un militaire m’a interrogée, en répétant : "Tu
dois m’avouer ton vrai nom et me dire toute la vérité, sinon tu ne retrouveras
jamais tes parents". J’ai éclaté en sanglots, je pleurais sans pouvoir
m’arrêter. Finalement, il m’a dit : "Tu es en Suisse maintenant, tu es sauvée". Je lui ai demandé : "Et tous les enfants qui étaient avec moi pourront
rester ?" Il me l’a juré.
HOMMAGE A JEAN DEFFAUGT
Extrait de l’allocution prononcée par Emmanuel Racine à Annemasse, le 18 août 1994.
"Pendant la dernière année de l’occupation, Georges Loinger et moi, nous nous sommes trouvés, dans le cadre de nos activités, le long de
la frontière franco-suisse, d’Annemasse à St Julien, frontière surveillée de près par la Gestapo et la milice... Nous devions
également organiser et superviser les passages de la frontière de groupes d’enfants venus de différentes villes de France...
On ne peut parler de cette époque sans évoquer le souvenir du maire d’Annemasse d’alors, Jean Deffaugt, qui a risqué sa vie et celle des
siens en se vouant corps et âme à aider les malheureux pris le long de la frontière par la Gestapo.
Pendant les années 1943 et 1944, des centaines d’enfants et de jeunes, ainsi que des familles avec enfants en bas âge, ont pu être
conduits de l’autre côté de la frontière".
En 1968, Jean Deffaugt est venu, avec son épouse à Jérusalem, planter personnellement l’arbre portant son nom dans l’ Allée des
Justes à Yad Vashem. |
MOSHE AREND
De la destination "Le Bout du Monde"
En mai 1943, il se trouvait dans une maison de l’OSE.
Le directeur, M. Gurtel, le prévient : "Tu ne peux pas rester ici. Tu es sur
la liste de la police, tu dois passer en Suisse". Comme il a 16 ans et demi,
M.Gurtel lui fait établir un certificat le rajeunissant de trois ans.
Après un voyage de presque trois jour, tant il comptait de tours et de
détours, j’ai atteint Annemasse, où j’ai été reçu par Andrée Salomon, celle que
j’ai appelée "Ange sur terre". Elle m’a dit : "Sois à 18h.30 à tel endroit".
Nous étions quatorze, dont un bébé d’à peine 3 mois.
Le passeur nous a fait marcher pendant deux heures pour éviter les policiers
d’Annemasse, et nous a enfin conduits à la ligne de barbelés cernant le no man’s
land. Nous l’avons franchie, mais en nous blessant tous, car il faisait nuit
noire. Ensuite, il fallait traverser une rivière assez profonde : tout habillés
et avec des bagages, ce n’était pas facile. Mais le principal obstacle restait à
affronter : la clôture de presque 3 mètres de haut qui fermait la frontière
suisse. Comme nous en approchions, une lampe s’est allumée, et un policier
suisse nous a crié : "Si vous essayez de passer, je tire".
Dans le groupe se trouvait un garçon nommé Yossi Wolf qui a résolu le problème
: il s’est mis à courir, le policier s’est lancé à ses trousses, et pendant ce
temps nous sommes tous passés, y compris le bébé. Puis, quand l’homme s’est jeté
à notre poursuite, il est passé à son tour.
Nous avons atterri dans un commissariat de police des faubourgs de Genève.
Nous étions tous blessés, les vêtements déchirés et en piteux état. On nous a
donné un peu de thé en nous disant de nous reposer. Au matin, on nous a emmenés
à la police militaire, qui nous a fait subir un interrogatoire. Ils voulaient
surtout savoir qui nous avait aidés à passer la frontière. Nous étions préparés
à cette question : il ne fallait surtout pas prononcer le nom de l’OSE, mais
dire : "Des gens de la Croix Rouge". C’était un mensonge flagrant, car jamais
la Croix rouge ne nous aurait fait franchir la frontière clandestinement, mais
nous nous sommes tenus à cette version.
Quelques jours plus tard, nous avons été internés, les uns au camp de
Charmille, les autres à Champelle, le "camp du bout du monde".
Dans ces camps d’accueil, le régime était militaire. Tout était propre,
ordonné, mais il nous était interdit d’organiser un mynian, interdit d’expédier
des lettres. J’avais deux frères et une sœur en Palestine, ils étaient sans
nouvelles de mois depuis près d’un an, je n’ai pas pu leur faire savoir que
j’étais toujours en vie, et sauvé.
NDLR : La Suisse avait ouvert, à l’intention des réfugiés une cinquantaine de
camps d’accueil (administrés par l’armée), 33 camps de travail, 43 homes pour
femmes, enfants et familles, écrit Emmanuel Haymann dans
Le camp du bout du monde (ed. Fravre)
UN JUSTE SUISSE
Paul Grüninger, chef de la police du canton Saint-Gall, a sauvé deux
mille Juifs fuyant l’Autriche, en apposant sur leurs passeports une
date antérieure au 19 août 1938, le jour de la fermeture de la
frontière. Plus, il a aménagé un petit camp d’accueil pour faciliter
le passage des illégaux.
Par suite d’une imprudence, les autorités suisses sont averties. Il
passe en jugement, est condamné à une amende, licencié et privé de
ses droits à la retraite. Il exercera différents métiers pour
survivre, et ne sera réhabilité par le gouvernement de son canton
qu’en 1970.
En 1971, Yad Vashem lui décerne la Médaille des Justes parmi les
Nations. Il s’éteint quelques mois plus tard. |
Denise Siekierski (Colibri)
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