Le 23 janvier 1943, je n’avais alors que 13 ans et demi, j’ai vu mes parents pour la dernière fois par la
vitre arrière du taxi qui m’amène vers la gare de Marseille d’où je dois prendre le train.
Destination : Annemasse. J’espère ainsi me réfugier en Suisse avec l’aide des
EIF et de l’
OSE.
Sauvetage réussi pour moi du moins.
Retour sur une chronologie douloureuse.
Le 18 février 1944, les Allemands et la gendarmerie viennent prendre mes parents dans un village de
l'Ardèche et les conduisent à
Drancy. Le 7 mars 1944, départ de Drancy vers Auschwitz du convoi no 69
dont ils font partie. Le 10 mars 1944, après un voyage d’épouvante (décrit dans le livre de Serge Klarsfeld),
le train arrive à Auschwitz. Tout laisse supposer que leur disparition dans cet enfer de Birkenau date de ce
jour.
En mai 1945, je suis convoqué en Suisse par la Croix Rouge qui m’apprend ce qui s’est passé. Depuis
cette date, je n’ai ressenti que le refus de la chose. J’étais incapable de l’admettre. Pour accepter un décès, il
faut le vivre. Il faut qu’il soit matérialisé. J’étais poursuivi par la pensée confuse d’une erreur possible, d’un
miracle peut-être. Je n’ai jamais pu me résoudre à réciter un Kaddich* à leur mémoire. Je n’ai jamais connu
tout ce qui touche à un décès : démarches, enterrement, prières, etc. Tout cela est réel et permet de passer
insensiblement ces moments difficiles. Je n’ai connu aucune manifestation de ce type. J’étais orphelin sans
assurance de deuil. J’étais à la recherche de cette matérialisation et c’est pour cela que je pensais qu’un
voyage sur les lieux mêmes de la tragédie me permettrait de donner une réponse à ces questions.
En novembre 2002, j’ai eu connaissance de l’organisation d’un voyage d’une journée en Pologne par la
Communauté de Marseille dont je suis un ancien membre. J’ai pris la décision de participer à ce voyage.
Sitôt la résolution prise et confirmée, j’ai ressenti une grande angoisse, une grande peur, assailli par la
crainte de ce qui m’attendait, par des images, par cet inconnu de l’horreur. Heureusement, je ne suis pas
seul. Mon épouse Yvette et mes deux filles ont su me donner le courage de persister dans ma décision.
Le 24 mars 2003, après deux heures et demie d’avion, une heure de car, me voici devant le bâtiment du
camp de Birkenau. Je suis descendu du car comme ils ont dû descendre d’un wagon, à l’époque.
Passé l’énorme porte surmontée d’une tour, me voici sur la rampe où se faisait la sélection, où ils ont dû
dans cette nuit d’épouvante, vivre leurs derniers instants sans le savoir, dans un cauchemar de coups, de
bousculades, de cris, d’insultes. J’ai essayé de faire ce parcours comme ils ont dû le faire en mettant mes
pas dans leurs pas vers la mort au fond du camp.
Ma mère soutenait sûrement mon père amputé d’une jambe. Je suis au bout de la rampe.
Je suis dans les ruines de la maudite chambre à gaz. A mes côtés, Yvette, mon épouse. Ce lieu n’est plus
pour moi un lieu terrestre. Pour moi, il ne fait plus partie du monde. Et pourtant, l’herbe repousse à
nouveau. La nature veut-elle effacer ce qui s’est passé là ?
Une rescapée présente parmi nous a dit : « ici, il n’y avait que de la boue. S’il y avait eu de l’herbe comme
aujourd’hui, nous l’aurions mangée ».
Puis, il y a la cérémonie devant la plaque en judéo-espagnol (la langue maternelle de mes parents). Je suis là
avec Yvette, le Grand Rabbin, le Président du Consistoire, la Présidente de l’Amicale des Déportés, le
Hazan, mes amis de Marseille. On chante la prière de El Maalé Rahamim. On récite le Kaddich et je réalise
soudain : Papa, Maman, votre enterrement ne se serait pas passé autrement.
Ce voyage, il fallait le faire. Alors ça y est. J’y suis, j’assiste et je vis enfin cet instant qui m’a tant
manqué.
Enfin, je concrétise leur décès.
Enfin, je peux penser à eux comme un vrai orphelin.
Je peux peut-être enfin faire
chiva.
Jacky Mokat
Octobre 2003 / Hechvan 5764
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