Un jour, pendant la Shoah. Un jeune garçon seul sur le quai d’une gare. Le long du quai, un va-et-vient
continuel de voyageurs.
Agitation, bruit auquel il ne faut pas faire attention. En silence, il est debout et attend le train pour le
Sud. Il vient à l’instant de se séparer de son père, les larmes aux yeux, il se sent impuissant, triste,
effrayé. Il fait son possible pour surmonter ses sentiments. Lui, un enfant juif dans une gare française.
Des soldats allemands en uniforme vert-de-gris, marchent le long du quai, ce sont bien eux, "la
Wehrmacht". Il les reconnaît. Leurs pas cadencés se mêlent aux battements de son coeur et il jette un
coup d’oeil à la sentinelle en uniforme noir.... La Gestapo ! Il se recroqueville et essaie de ne pas attirer
l’attention, de ne pas se faire remarquer.
Il a y quelques mois, il a fêté sa
Bar-Mitsvah... Papa, Maman, frères, soeurs, - Mazal-Tov ! Mazal-
Tov ! Il a lu dans la Torah*, a fait son discours.
Le coeur joyeux, les parents fiers, suivent d’un regard tendre leur enfant aimé, l’aîné de leurs garçons.
Embarrassé est le jeune garçon, mais il se sent bien, le coeur chaud, heureux, c’est sa fête... il est arrivé
à l’âge adulte.
Il y a juste une heure, il s’est séparé de sa mère, de toute sa famille. "Mon chéri", lui a dit son père
l’accompagnant à la gare, "mon fils, tache de comprendre , tu es maintenant assez grand pour
comprendre, il n’y a aucune autre possibilité ! De nombreux Juifs ont déjà été envoyés par les
Allemands vers une destination inconnue. Comprends, tu es l’aîné de mes fils, tu dois être le premier à
partir et à te sauver. Sauve-toi, tes frères et soeurs, aussi, seront dispersés, adoptés par des familles
chrétiennes ou cachés dans des couvents, jusqu’à ce que le pire soit passé. Tu te débrouilleras bien, toi,
un garçon blond, aux yeux bleus. Reste fier et essaie de t’intégrer aux jeunes non-juifs. Mais, écoute-moi,
mon enfant, n’oublie pas ton
talith, tes
tephilines..." Et, en disant cela, il me glisse quelques
billets d’argent, "ils te serviront dans ce monde et au de-là", ajoute-t-il d’une voix basse. Il l’embrasse
et le quitte sans se retourner.
Quelle naïveté ! S’il avait su le sort de ces billets... mais qui pouvait imaginer, prévoir ?
Le train arrive, sifflements, bruit, brouhaha et au milieu de tout cette agitation, un grand jeune homme
l’appelle par son nom. L’enfant court vers lui. Ils montent dans le train, l’enfant s’assoit
silencieusement à côté du jeune homme. Le voyage dure deux jours. Le jeune garçon trouvera dans cet
homme un ami, un tuteur.
Ils descendent du train, dans une petite ville et s’installent dans une sombre chambre d’hôtel.
Aussitôt, le jeune garçon reçoit ses premières leçons... drôles de leçons ! .... Changement d’identité....
D’un enfant juif, il devient un "gamin chrétien" Il change de vêtements, il porte maintenant l’uniforme
d’un élève d’un collège proche, des chaussures à clous, ses cheveux sont coupés plus courts. Ses
propres vêtements sont jetés à la poubelle.
Son nom est changé ainsi que l’histoire de sa vie. Pendant des heures, il apprend, réapprend, répète son
nouveau nom, et tous les détails de sa nouvelle famille imaginaire. Et enfin, il reçoit ses nouveaux
"faux" papiers.
24 heures après, le jeune garçon blond se présente à la porte d’un collège connu et sa silhouette
s’intègre dans la grande cour et dans les longs couloirs.
C’est ainsi que prend naissance l’image d’un fier
collégien, soi-disant sûr de lui. Il joue bien son rôle
et comme un clown, il sourit tandis que dans son
coeur coulent des larmes de tristesse. "Brûlé",
craignant d’être découvert, il est placé dans un
autre collège.
Des mois passent. Solitaire, parmi les élèves de
l’internat chrétien, il souffre de la discipline sévère,
des corvées, des exercices prémilitaires, du dortoir,
surtout du réfectoire, de la nourriture inhabituelle
et des paroles grossières des élèves. Il essaie de
participer à leurs jeux, à leurs activités, d’imiter le
plus possible leur attitude, leurs paroles. Il joue le
jeu de sa nouvelle identité : fils d’une ancienne
famille noble mais pauvre.
Mais la faim... 100 grammes de pain par jour...
Une purée de navets et de la viande suspecte... Au dire même du cuisinier, tout ce qui lui tombe entre
les mains : "moitié lapin, moitié chat"... et tout le monde en ri.
Le jeune garçon, assis parmi les élèves, mâchonne sa nourriture, il a du mal à avaler... chaque bouchée
lui demande un effort, mais surtout ne pas se faire remarquer. Et le soir, quand tous ces fils de paysans
non-juifs, sortent leurs victuailles ramenées de la ferme, le jeune garçon fait semblant de dormir, il rêve.
Dans son rêve, il revient à la maison, murmure son vrai nom, le nom de ses parents, de ses frères et
soeurs, se souvient des prières et les répète.
Tous les trois mois, un représentant des résistants, qui se fait passer pour un membre de sa famille,
vient lui rendre visite, lui apporte un peu de nourriture, un peu d’argent, quelques tickets de pain.
C’est ainsi que le jeune garçon apprend bientôt que l’homme qu’il avait rencontré dans le train, a été
arrêté, torturé et fusillé. Le temps passe, le jeune garçon a d’excellents résultats scolaires, spécialement
en mathématiques, en gymnastique et en art. Un exemple pour la jeunesse aryenne, pour la nouvelle
"race". Il reçoit les félicitations de ses professeurs et de son directeur. S’ils avaient su !
Un froid et neigeux vendredi d’hiver, un surveillant s’approche de lui : "lève-toi, va immédiatement
chez le Directeur...". Il est 3 heures de l’après-midi. Que lui veut le Directeur ? Qu’a-t-il fait ?
Il entre dans le somptueux bureau du Directeur, un personnage, grand et respectueux. Il se tient droit
devant le Directeur et attend. "Mon garçon", dit celui-ci, "tu as été choisi pour représenter le collège
à la rencontre annuelle entre notre collège et le lycée de jeunes filles, grâce à tes résultats exemplaires et
à ta bonne conduite. Nous sommes sûrs que notre choix est justifié. Fais ta toilette, habille-toi et va à
cette adresse. N’oublie pas qui tu es et ce que tu représentes !"
Mon Dieu, pense le jeune garçon : "moi, petit Juif, représenter une institution pareille, les camarades
chrétiens, comment est-ce possible ? Moi, si timide… et peut-être vont-ils me demander de danser avec
des jeunes filles !" Il ressent un sentiment de désespoir, des frissons le secouent.
Avec beaucoup d’hésitation, il sonne à la porte d’une maison modeste.
Une
jeune femme portant des lunettes lui ouvre la porte en souriant. "Chalom", lui dit-elle en
l’embrassant trois fois, selon l’habitude du terroir, trois baisers à droite, deux à gauche, "Entre, s’il te
plait !" Le jeune garçon entre et n’en croit pas ses yeux...
La lumière, la chaleur, les gens, les chants à voix basse et devant lui... Une table de Chabbat dressée
avec des bougies, du pain et une bouteille de vin ! Autour de la table, des jeunes gens et des jeunes
filles bavardent, son ami Eliyahou est présent aussi et tous l’attendent.
"Alors, assieds-toi et fais
kiddoush", lui dit la jeune femme
- Ce n’est pas possible, c’est un rêve. Non, non, Eliyahou est bien ici.
Il s’accroche à une chaise, pour ne pas tomber. Les larmes lui montent aux yeux, il n’y croit pas !
Et immédiatement, il redevient le fils de ses parents. Il fait Kiddoush, et chante des
Zmiroth.
Un soir de lumières entre les jours sombres.
Quelques heures après, il retourne au collège.
Alice Ferrières :
Juste parmi les Nations, ancienne directrice du lycée de Jeunes Filles de Murat, était membre de la
Résistance. Elle avait comme mission de sauver les enfants juifs et d’entretenir des liens entre ceux-ci et la Résistance.
Michel Bloch
Avril 2000 / Nissan 5760
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