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Mon boléro étoilé

1939 : Beaucoup de Juifs du département de la Moselle ont quitté leur domicile et se sont installés dans les départements de la Vienne et de la Charente.

Ainsi, ma famille - mes parents, ma petite soeur Hilda et moi - nous sommes arrivés à Angoulême, comme beaucoup de familles juives de Metz.
Au début, nous avons réussi à mener une vie quasi normale. Le gouvernement français accordait chaque mois une allocation aux réfugiés de la Lorraine. Mon père a trouvé du travail, ce qui nous permettait de vivre assez bien. J’allais au lycée de jeunes filles, ma soeur à la maternelle. Le samedi après-midi, de nombreuses familles se retrouvaient au "Jardin vert" et nous, les enfants, on s’amusait bien.
Puis, soudain, en juin 1940, du jour au lendemain, tout a changé. La France est occupée. Angoulême grouille d’Allemands, des troupes défilent en chantant à tue-tête .J’entends encore le martèlement des bottes noires des soldats ! L’angoisse est générale, elle se fait sentir dans toute la ville, dans chaque foyer.
Je me souviens encore très bien des chuchotements de mes parents le soir, du va-et-vient de mon père, de l’atmosphère de crainte, d’incertitude qui régnait à la maison et parmi les nombreuses familles juives.
Des rumeurs ! Des rumeurs ! Chacun racontait quelque chose, l’un en savait plus que l’autre.
Des mots nouveaux apparaissent : recensement, tampon juif, listes, rafles, arrestations, l’autre zone, "andlaufen" - s’enfuir en yiddish.
Une expression revenait souvent : "Oui, mais nous, on est français !" Certains mots m’étaient inconnus, incompréhensibles.
Chaque jour, il y avait de nouveaux avis, décrets, lois.
La vie devenait de plus en plus difficile, dangereuse. Nous avons vécu ainsi pendant presque deux ans. Puis, en 1942, ce fut le décret du port de l’étoile.
Mais pour moi, en ces mois de mai - juin, ma préoccupation principale était de réussir à mon examen de passage en sixième et aussi, maman m’avait permis d’inviter quelques petites amies pour fêter mon onzième anniversaire.
Mon examen, je l’ai réussi, même avec mention très bien.
Ma fête d’anniversaire ? Rien, bien sûr, mais j’ai reçu un cadeau inoubliable, un cadeau dont je me souviendrai jusqu’à la fin de ma vie : un "boléro-étoilé" suite à la Huitième ordonnance du 29 mai 1942 Concernant les mesures contre les Juifs.

Signe distinctif pour les Juifs :
I. Il est interdit aux juifs, dès l’âge de six ans révolus, de paraître en public sans porter l’étoile juive.

II. L’étoile juive est une étoile à six pointes ayant une dimension de la paume d’une main et les contours noirs. Elle est en tissu jaune et porte, en caractères noirs, l’inscription "JUIF".

étoile jaune
Elle devra être portée bien visiblement sur le côté gauche de la poitrine, solidement cousu sur le vêtement.

Il était strictement défendu d’attacher l’étoile avec des épingles : maman nous a donc fait un petit boléro orange à mettre sur nos robes d’été, sur lequel, elle a "solidement" cousu l’étoile jaune, "bien en vue sur le côté gauche de la poitrine".
Le premier jour du port de l’étoile, je suis arrivée au lycée et ô ! surprise, j’ai regardé autour de moi, sans honte, la tête haute : "tiens," dis-je, "toi aussi, tu es juive ?" J’ai fait la bise à mes amies, mais parmi mes camarades, il y avait une certaine gêne, un embarras, un désarroi que, bien sûr, à cette époque, je ne pouvais pas très bien comprendre. Plusieurs jeunes filles cachaient l’étoile avec leur cartable, d’autres avec leurs livres. En entrant en classe, je me suis assise à ma place habituelle, au deuxième rang, à côté de ma camarade "non-portant l’étoile". La maîtresse a décidé de faire un peu de changement, et je me suis retrouvée au dernier rang de la classe parmi d’autres petites "étoilées".
J’étais une petite fille très vive mais surtout très indépendante. Je faisais partie de la troupe théâtrale du lycée, j’aimais me promener en ville, rencontrer mes amies au "jardin vert" et surtout le jeudi, aller à la bibliothèque municipale.

Un jour de cet été 1942, je suis entrée dans une librairie-papeterie. Il y avait un client, un officier allemand qui voulait acheter quelque chose. Il s’exprimait en allemand, le patron du magasin lui, ne parlait que le français : manque total de communication entre les deux ! Et moi, gentille petite fille parlant couramment les deux langues, j’ai voulu leur rendre service, je suis intervenue. J’ai expliqué au monsieur du magasin ce que son client allemand désirait. Silence et étonnement des deux côtés. Le patron français m’a regardée et m’a dit à voix basse : "file, petite, rentre à la maison !" L’officier allemand m’a regardée, a découvert mon "boléro-étoilé" et m’a dit, lui aussi, à voix basse : "Danke, aber lauf schell nach Hause" (merci, mais cours vite à la maison). Un dimanche, une camarade du groupe théâtral m’a invitée à sa première communion. J’avais mis ma plus belle robe et par-dessus, mon "boléro-étoilé". Arrivée à l’église, une dame s’est approchée de moi, me demandant gentiment d’enlever mon boléro, ce que je n’ai pas fait. A la fin de la cérémonie, elle m’a prise par la main, m’a raccompagnée une partie du chemin et m’a dit : "fais bien attention à toi, ma petite !"
Etais-je naïve, insouciante ou simplement inconsciente du danger ? Ce que je sais, c’est que je ne ressentais, pas encore, ni honte, ni humiliation.

Plus de soixante ans après, je me souviens avec gratitude de ces témoignages de sympathie et même d’affection. Mais, le jeudi d’après, j’ai décidé d’aller à la bibliothèque. La bibliothécaire, qui me connaissait bien et me conseillait souvent des livres, m’a regardée, moi et mon "boléro- étoilé". "Tu sais", dit-elle d’un ton sec, presque malveillant, "tu n’as plus le droit de venir ici, remets moi ton livre et ne reviens plus".

Et là, pour la première fois, depuis l’occupation, j’ai baissé les yeux, je n’ai pas pu retenir mes larmes, je me suis sentie humiliée "c’est pas juste, lui ai-je dit... POURQUOI ?

Sur le chemin du retour, je suis passée devant la place du Marché où stationnaient plusieurs camions.
J’ai vu des soldats allemands tout autour, des policiers français faisaient monter dans les camions, en les poussant brutalement, des personnes que je connaissais. Je n’oublierai jamais Monsieur Stern au nez rouge et Madame Grynberg, une dame qui avait toujours un parapluie et dont, nous les enfants, nous nous moquions. J’ai de suite compris que quelque chose de terrible était arrivé, j’ai eu peur, très peur. Un gamin m’a bousculée : "grouille-toi, c’est plein de Boches !"
J’ai paniqué et j’ai couru rue de Paris. C’était le même spectacle : des dizaines de personnes devant des camions ! Il fallait à tout prix que je rentre à la maison !
Comme je connaissais bien la ville, j’ai évité les rues principales, et je suis arrivée, par de petites ruelles, à la maison. Mon père, fou d’angoisse, m’a attrapée par le bras, m’a secouée mais n’a rien dit. Ma mère pleurait, sanglotait. "Das Kind, das Kind, répétait-elle... das Kind !". Je n’ai pas très bien compris ce qui se passait, ce qu’elle voulait dire. “das Kind”, ce n’était pas moi, c’était Hilda...

Où était-elle ? Mon père m’a expliqué : Hilda, ma petite soeur a été confiée cet après-midi, à une jeune femme française qui la ferait passer en zone libre. Ma mère était sûre qu’elle ne reverrait plus jamais la petite !
"Nous", a dit mon père, "nous devons de suite partir car nous sommes sur la prochaine liste d’arrestation".
Le soir donc, en silence, pour ne pas éveiller les soupçons de nos voisins français, nous avons quitté notre appartement pour essayer de franchir la ligne de démarcation.
Et mon boléro-étoilé ? Lui, il a fini dans un sac d’emballage, accompagné des deux étoiles jaunes de mes parents, au fond d’une poubelle de la gare d’Angoulême, où nous sommes montés dans notre "locomotive".

Dora Weinberger
Septembre 2002 / Tichri 5763


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