En mai 1943, Moshe se trouvait dans une maison de l’OSE.
Le directeur, M. Guttel, le prévient "Tu
ne peux pas rester ici. Tu es sur les listes de la police, tu dois passer en Suisse".
Comme, il a 16 ans et
demi, M. Guttel lui fait établir un certificat le rajeunissant de trois ans.
Après un voyage de presque trois jours, tant il comptait de tours et de détours, j’ai atteint
Annemasse, où j’ai été reçu par Andrée Salomon, celle que j’ai appelée "Ange sur terre". Elle m’a
dit : "sois à 18h.30 à tel endroit".
Nous étions quatorze, dont un bébé d’à peine 3 mois.
Le passeur nous a fait marcher pendant deux heures pour éviter les policiers d’Annemasse, et nous a
enfin conduits à la ligne de barbelés cernant le no man’s land. Nous l’avons franchie, mais en nous
blessant tous, car il faisait nuit noir. Ensuite, il fallait traverser une rivière assez profonde : tout habillés
et avec des bagages, ce n’était pas facile. Mais le principal obstacle restait à franchir : la clôture de
presque trois mètres de haut qui fermait la frontière suisse. Comme nous en approchions, une lampe
s’est allumée, et un policier suisse a crié : "Si vous essayez de passer, je tire". Dans le groupe se
trouvait un garçon nommé Yossi Wolf qui a résolu le problème : il s’est mis à courir, le policier s’est
lancé à ses trousses, et pendant ce temps, nous sommes tous passés, y compris le bébé. Puis, quand
l’homme s’est jeté à notre poursuite, il est passé à son tour.
Nous avons atterri dans un commissariat de police des faubourgs de Genève. Nous étions tous blessés,
les vêtements déchirés, et en piteux état. On nous a donné un peu de thé en nous disant de nous reposer.
Au matin, on nous a emmenés à la police militaire, qui nous a fait subir un interrogatoire. Ils voulaient
surtout savoir qui nous avaient aidés à passer la frontière.
Nous étions préparés à cette question : il fallait surtout ne pas prononcer le nom de l’
OSE, mais
dire : "Des gens de la Croix Rouge". C’était un mensonge flagrant, car jamais la Croix Rouge ne nous
aurait fait franchir une frontière clandestinement, mais nous nous sommes tenus à cette version.
Quelques jours plus tard, nous avons été internés, les uns au camp de Charmille, les autres à Champelle,
le "camp du bout du monde". Dans "ces camps d’accueil" le régime était militaire. Tout était propre,
ordonné, mais il nous était interdit d’organiser des prières, interdit d’expédier des lettres. J’avais deux
frères et une soeur en Palestine, ils étaient sans nouvelles de moi depuis près d’un an, je n’ai pu leur
faire savoir que j’étais toujours en vie, et sauvé.
Moshe Ahrend
Juin 1996 / Sivan 5756
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