Mon histoire est assez étrange, car j’ai franchi la ligne de démarcation une première fois pour passer de
zone libre en zone occupée - aller me jeter dans la gueule du loup – et la deuxième fois, bien entendu, pour
fuir en zone libre.
En mars 1942, j’avais 9 ans et me trouvais au Masgelier, une maison d’enfants de l’
OSE située dans la
Creuse, donc en zone libre. J’ai écrit à ma mère, restée à Paris, que je voulais la rejoindre. Il me semblait
bizarre que ses lettres ne soient pas complétées par quelques mots de mon père (j’ignorais encore qu’il avait
été arrêté, et interné à Beaune-la- Rolande). Je quitte donc le Masgelier pour aller retrouver mon grand-père,
réfugié à Pujaudran, un petit village du Gers, et on prépare mon retour à Paris. Un ami que je vois encore
ici, un "grand" qui devait avoir 15 ou 16 ans, me fait asseoir sur le porte-bagages de son vélo et
m’emmène à Toulouse, distante de 25 kilomètres, où je dois prendre le train jusqu’à la Souterraine
(Creuse).
J’avais pour instruction : "A la Souterraine, tu verras un monsieur qui ressemble à un chef de train, et tu
t’adresses à lui". Je découvre le monsieur, et du haut de mes neuf ans, lui annonce : "C’est moi". Il me
fait grimper dans un fourgon postal, bourré de colis – à l’époque la France vivait de paquets que l’on
s’envoyait les uns aux autres – et me cache derrière une montagne de cartons qui dégageaient toutes les
odeurs possibles. "Ne bouge pas, ne tousse pas, m’ordonne- t-il (tout juste s’il n’ajoute pas "ne respire
pas", même quand le train sera arrêté. Attends que je vienne te chercher". Nous arrivons à la gare, dont
j’ai su plus tard que c’était Vierzon, le poste frontière de la ligne de démarcation. J’entends les portes du
wagon s’ouvrir, et un bruit de bottes à quelques pas de moi. J’entends aussi des aboiements de chiens sur le
quai. Au bout d’environ 3/4 d’heure, le train repart, et ce monsieur, dont j’ai complètement oublié le nom,
vient me chercher, m’installe dans un compartiment, en disant : "Tu ne bouges pas. Je reviendrai te prendre
à Paris". Me voici à nouveau tout seul, mais cette fois dans un compartiment, en "enfant civilisé". Enfin
à Paris ! Mon protecteur m’emmène, nous montons dans un autre train, la "petite ceinture" qui existait
encore à l’époque. C’était en hiver, au mois de février, je crois, le sol est couvert de verglas, et je regarde
avec émerveillement les éclairs produits par les trains caténaires se refléter sur ce miroir de glace. Nous
descendons à la gare de Paris-Tolbiac, toute proche de chez nous, et le cheminot, qui habitait la même rue,
m’a conduit à la maison. Je suis retourné à l’école, et quelques semaines plus tard, j’ai dû porter l’étoile
jaune ... mais ceci est une autre histoire. Peu de temps après, il y a eu une rafle. Ma mère avait été prévenue.
Nous sommes montés chez le voisin du dessus, un cheminot lui aussi. Nous avons entendu frapper à la
porte de notre appartement. Par miracle, la concierge n’a rien dit. Le lendemain, nous sommes allés chez un
vieux couple habitant quelques rues plus loin. Il nous a demandé quelque chose qui m’a fait rire à l’époque
mais que j’ai compris depuis :
"Quand vous allez aux toilettes, ne tirez pas la chasse d’eau. Nous sommes des vieux, nous n’y allons pas
tellement. Si les voisins entendent le bruit d’eau, ils comprendront qu’il y a quelqu’un chez nous". Nous
sommes restés cachés chez ces gens une huitaine de jours, puis, après diverses pérégrinations, nous avons
franchi la ligne de démarcation pour gagner la zone libre.

J’ai retrouvé dans les papiers de ma mère une lettre où, un an plus tard, je lui relate – dans le style
"rédaction d’un bon élève" - notre traversée : "Le mois de juin est arrivé, ainsi que le départ de Papa (mon
père avait été déporté en juin 1942). Peu de temps après, notre campagne commence (je me sens un
combattant). Le 5 juillet en pleine nuit, on vient nous chercher, mais le hasard voulut que nous nous
trouvâmes chez M.Trocné. Quelques jours plus tard, nous partons de Paris, l’arrivée à la ferme de la Pré-
Faucherie, où nous restâmes sept semaines, le départ pour Pontlevoy, la marche nocturne, l’arrivée au Cher,
la bousculade pour monter le premier dans la barque... notre arrivée à St Aignan, la rencontre avec le
commissaire qui nous terrorise en parlant des camps de Douadec et de Nexon".
Je me souviens de cette longue marche, dans la nuit, qui nous a conduits au bord de la rivière, où nous
avons retrouvé tout un groupe de gens. Une femme nous guidait. Une barque était cachée dans les roseaux.
Sur l’autre rive, quelqu’un, sans doute le passeur, a tiré l’embarcation par la corde, et nous avons traversé
ainsi, silencieusement. Puis, comme cela avait probablement été convenu, nous nous sommes rendus dans
une auberge. Presqu’ aussitôt, la police française est venue, et nous a pris nos papiers. "On vous les rendra
à Châteauroux" a déclaré le commissaire.
Alors ma mère, avec cette prescience qu’ont
souvent les mères aux moments difficiles,
m’a dit : "Tu sais où est ton grand-père,
retourne chez lui". J’ai donc repris le train,
vaillamment. J’étais un "grand", n’est-cepas,
j’avais déjà presque 10 ans. Ma mère a
été internée à
Gurs, puis à
Rivesaltes,
d’où heureusement elle a été libérée, et elle
a pu nous rejoindre à Pujaudran.
Israël Lichtenstein
Septembre 1997 / Elul 5757
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