Juillet 1942.
Papa rentre à la maison bouleversé : "Nous sommes sur la liste du prochain transport" dit-il. Réfugiés
de Metz, à Angoulême depuis 1939, nous devons fuir à nouveau, gagner la zone libre.
Ma petite soeur, Hilda, âgée de six ans et notre petit cousin Claude sont confiés à une jeune femme française
qui fait passer la ligne de démarcation à des enfants trop jeunes pour avoir besoin de papiers d’identité. Mon
père, ma mère et moi, nous allons tenter l’aventure sans étoile et sans papier, avec l’aide d’un cheminot
français.

La gare d'Angoulême
Avant l’aube, il nous attend sur le quai de la gare, dans un coin écarté. Il nous mène vers une locomotive, un
énorme monstre, nous fait glisser par une petite ouverture, nous fait descendre quelques marches. Nous
sommes dans le coeur même de la locomotive. "Asseyez-vous" nous dit-il, "et surtout pas un mot".
Nous nous asseyons dans un trou noir, les pieds dans une eau chaude. Je distingue 2 ou 3 personnes. On
entend les Allemands hurler
des ordres sur le quai. Maman
me tient très fort. Soudain, le
train s’ébranle. L’eau devient
brûlante, monte, m’arrive
jusqu’à la taille. La chaleur est
terrible, j’ai du mal à respirer.
De temps en temps, j’ai
conscience que le train
s’arrête, on entend des cris en
allemand, des aboiements de
chiens, puis nous repartons.
Dans ce trou noir, il y a
maintenant une odeur
nauséabonde : la nature a ses
droits !
Des heures et des heures passent. Le train roule. Soudain tout s’arrête. Nous attendons, attendons. Combien
de temps ? J’ai perdu la notion du temps. Nous sommes trempés et, à présent, nous grelottons de froid :
comme le train ne roule plus, la chaudière n’est plus alimentée, et l’eau s’est refroidie. Enfin, une voix
s’élève : "Allez, allez, sortez vite, on est arrivé". Nous nous extrayons avec peine du monstre pour nous
retrouver dans un hangar où la locomotive, détachée du train, a été amenée.
Il fait nuit. Nous sommes transis, épuisés...
Mais à Limoges. En zone libre !
Dora Weinberger
Septembre 1997 / Elul 5757
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