Une visite guidée de l’Opéra de Tel-Aviv, quoi de plus banal ?
Sauf, ce jour-là, pour moi.
On nous a tout montré, la salle, la scène et la vaste arrière-scène, et puis les ateliers : celui de la
couture, et celui où l’on confectionne les perruques.
A peine entrée dans cette pièce, j’ai eu le souffle coupé, j’ai oublié où j’étais, je me suis revue en 1943.
J’avais alors 12 ans, et j’étais cachée dans la banlieue parisienne, à Villecresnes. Je n’avais pas le
droit d’aller à l’école, et la dame qui m’hébergeait, que j’appelais "Mémère" m’a placée en
apprentissage chez la perruquière, qui fabriquait des postiches pour l’Opéra et divers théâtres parisiens.
Mon travail consistait en ceci : j’avais sur mes genoux une forme, une tête en bois, recouverte d’un filet
très fin. Je prenais dans ma main gauche quelques cheveux, et de la droite les piquais, à l’aide d’un
crochet, sur ce filet.
Le mari de la dame était gendarme, et quand il rentrait chez lui, en général complètement saoul, il se
mettait en fureur à la vue des cheveux éparpillés à mes pieds.
Un jour, alors que penchée sur mon travail, je ne l’avais pas entendu arriver, il pointe le doigt sur moi
en hurlant : "Vous... Vous n’êtes pas tenue de porter l’étoile jaune ?"
J’ai jeté la forme en bois que j’avais sur mes genoux, le crochet a transpercé ma cuisse droite, où il est
resté planté, et j’ai couru ainsi chez "Mémère", pour lui raconter, en haletant, ce qui s’était passé, et
lui dire :
"Je dois me sauver, c’est trop dangereux".
On a réussi à me faire transporter à Paris. Ensuite, je devais en principe passer en Suisse. Je n’y suis
pas arrivée, mais ceci est une autre histoire.
Toujours est-il qu’en entrant dans l’atelier de perruques de l’Opéra de Tel-Aviv, en apercevant les
mêmes têtes en bois, les mêmes crochets
(Je n’en avais pas vu depuis 1943), j’ai senti mes jambes se dérober sous moi. J’avais de nouveau ma
courte robe d’été, et le crochet était fiché dans ma cuisse en sang.
J’ai raconté en quelques mots à la guide ce qui m’arrivait. Elle a voulu me faire rencontrer le directeur
de l’Opéra, mais je n’ai pas pu, je me suis enfuie et enfermée dans les toilettes. Elle m’a alors fait
demander, par l’entremise de l’amie qui nous accompagnait, d’envoyer au directeur un récit écritc’était
important, pensait-elle, pour l’histoire de l’Opéra. Elle avait été très étonnée d’apprendre que
pendant ces terribles années de guerre on fabriquait des perruques pour les théâtres parisiens.
Il m’a fallu longtemps pour pouvoir écrire cette lettre.
Yaffa Ben Yashar
Octobre 1999 / Hechvan 5760
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