Je suis née à Lens, une petite ville du nord de la France, en 1935.
Nous étions français : mes parents, venus de Pologne, s’étaient fait naturaliser dès la naissance de leurs deux
enfants.
L’histoire commence en juillet 1942. Nos parents avaient décidé de nous placer à la campagne, à quatre
kilomètres de Lens. Une paysanne polonaise non-juive - il y avait à cette époque beaucoup de Polonais dans
cette région minière – prenait des Juifs en pension. Son mari travaillait à la mine, "au charbon" comme on
disait, et ils avaient un fils et deux filles déjà adolescents.
Je me souviens de notre départ, au milieu de la nuit, en charrette. On y avait chargé toutes nos affaires, y
compris nos lits : en bois bleu pour mon frère de trois ans, en bois rose pour moi. Nous avons retrouvé à la
ferme deux autres enfants, que nous connaissions un peu.
Un jour, les Allemands sont arrivés. La mère de l’un des enfants était avec eux, et ils l’ont emmenée. Un
peu plus tard, nos parents ont été arrêtés, puis relâchés après une nuit au commissariat. C’était un contrôle de
police. Naïfs, ils ont pensé que puisqu’on les avait libérés, tout était en règle et qu’ils n’avaient rien à
craindre. Ils sont venus nous rendre visite le lendemain – ils venaient de temps à autre - et nous ont raconté ce
qui s’était passé.
C’est un ou deux jours après, semble-t-il, qu’eut lieu la grande rafle. Beaucoup de Juifs s’étaient échappés,
mais mes parents – c’est l’histoire banale – ne croyaient pas une telle chose possible. Nos paysans ont très
vite pris une décision : ils nous ont annoncé qu’ils allaient nous cacher, et ont fait répandre le bruit que la
veille de l’arrestation de nos parents, les Allemands étaient venus nous chercher. Ils nous ont expliqué que
nous devions nous cacher dans un réduit attenant à la maison, et, à la moindre alerte, c'est-à-dire sitôt que le
chien aboyait, nous réfugier dans la porcherie. Ils nous ont exercés à grimper par l‘échelle, à l’espèce de
grenier surmontant les cochons, et à nous dissimuler parmi les ballots de paille. Je devais aussi hisser mon
petit frère, et l’empêcher de parler, de pleurer, d’éternuer. Avec tout ça, j’avais affreusement peur des
cochons, la terreur de tomber sur eux à travers les planches disjointes.
Il faut signaler que cette famille était spéciale : la ferme était le Q.G de la Résistance polonaise de la région,
beaucoup de Polonais des environs s’étaient organisés en réseau de résistance. J’en ai vu des choses dans cette
maison ! Les jeunes filles avaient des nattes, et y dissimulaient, entrelacés dans leurs cheveux, des messages
qu’elles allaient transmettre à vélo. Je me souviens aussi d’une cache d’armes dans le jardin, on les déterrait la
nuit pour les remettre aux maquisards. Et de grandes réunions de la Résistance se tenaient dans la cuisine.
Non, ce n’était pas une famille ordinaire.
Je ne me souviens pas d’avoir souffert de la faim. On était à la campagne. Ce qui me tourmentait, c’était la
nécessité de fuir sans arrêt, de se cacher. Pourquoi ? Qu’avions-nous fait de mal ? Evidemment, je ne pouvais
pas aller à l’école. Je lisais beaucoup, et je m’occupais de mon petit frère, ce qui était une lourde tâche pour
une petite fille de huit-neuf ans.
Mais le pire, c’était la peur : j’avais toujours peur que le chien aboie – le signal que nous devions fuir et nous
cacher. Cela a duré deux ans, deux longues années ! Jour après jour ! Et je suis certaine que c’est de cette
époque que me viennent ces sens toujours en éveil, hypersensibles : je vois et j’entends tout, comme un petit
animal aux abois.
Un jour, nous avons frôlé la catastrophe. C’était, me semble-t-il, en 1944. J’entends une voiture s’arrêter
près de la maison. Il est déjà trop tard pour courir à la porcherie, et les pas des Nazis résonnent dans la cour.
Quelqu’un entre dans notre petite pièce, nous dit :
"Cachez-vous sous le lit et tirez le couvre-lit jusqu’à terre". J’entends les Allemands pénétrer dans la
maison. La fermière et son mari m’ont raconté la suite des événements. Un dénonciateur avait averti la
Gestapo qu’ils cachaient deux enfants juifs. "Où étaient-ils ?". Nos Polonais, qui avaient vécu un certain
temps en Allemagne avant de gagner la France, ont aussitôt répondu en allemand, expliqué qu’en effet, ils
avaient hébergé deux petits juifs au début de la guerre, mais qu’on était venu les chercher voici déjà
longtemps. Ils ont raconté avec force de détails quand et comment on nous avait emmenés, puis ils ont évoqué
leur séjour en Allemagne, bavardé de choses et d’autres. Bref, ils ont engagé une grande conversation avec les
Allemands... qui, miracle, en oublient de procéder à une fouille et s’en vont. Moi, pendant ce temps, je
n’arrêtais pas de trembler, cachée sous le lit.
Quand on est venu nous rassurer, je ne parvenais pas y croire, je demeurais muette, pétrifiée. A dater de ce
jour, nous n’avons plus bougé de la porcherie, sauf pour dormir.
Je crois que cette période a été relativement brève. Mais, après l’arrivée des Américains, il m’a fallu
longtemps pour oser sortir de la maison. On avait beau me dire : "c’est fini", je n’arrivais pas à surmonter
ma peur. Cette peur, je ne peux pas l’oublier. Et je me souviens de ma première sortie en plein jour au grand
air : tout me paraissait extraordinairement brillant ! Vous vous rendez compte ?
De sept à neuf ans, j’étais restée presque continuellement enfermée, sans voir le soleil. Mon petit frère, lui
aussi, est resté très marqué par cette période. Si jeune, n’avoir pas le droit de jouer en plein air, de courir...
Après la guerre, nous sommes restés chez les paysans. Quand, petit à petit, les déportés survivants sont
revenus, nous avons appris que nos parents avaient péri à Auschwitz – des années durant, j’ai refusé de le
croire, je m’obstinais à espérer.
Myriam Tropper-Cimbalista
Septembre 1997 / Elul 5757
Copyright ©Aloumim 2004 - Tous droits de reproduction, de traduction,
d’adaptation interdits sans le consentement des auteurs.