Paris 1943. Nous vivions sans radio, elle a été confisquée l’année dernière. Son absence est très pénible
à supporter.
Un jour de juin 1943, en sortant de la bouche du métro Etoile, je rencontre par hasard un
ancien camarade d’école que j’avais perdu de vue depuis trois ans. Nous n’avions jamais été très liés, il
ne savait pas que j’étais Juif ; à la vue de l’étoile jaune sur mon blouson, il "sait" maintenant !
Il me raconte toutes sortes d’histoires sur les événements de ces dernières années, je l’écoute assez
distraitement, il ne me vient pas à l’esprit de lui raconter "mes histoires". Pourtant, à un moment
donné, lorsqu’il se met à parler de poste à galène et de toutes sortes de possibilités que le poste peut
offrir, surtout pour l’écoute des stations étrangères, je deviens impatient. Je veux tout savoir : comment
on le fabrique, où trouve-t-on les pièces de rechange, combien ça coûte...
Ce n’est pas si simple. Il est difficile de trouver le matériel adéquat, le récepteur est très fragile, il est
sensible aux vibrations de tous genres. Je balaie toutes ses remarques, j’ai une telle envie d’avoir une
radio que je suis prêt à marcher des kilomètres pour me procurer tout ce qu’il faut. Je ne peux ignorer,
en dépit de mon enthousiasme, que je ne possède pas le savoir-faire. Lui, par contre, est élève dans une
école professionnelle, j’ai donc besoin de lui. Au bout de quelques minutes, nous nous mettons d’accord
pour nous rencontrer dans une quinzaine de jours, chez lui à Bobigny. Je suis tellement excité que mon
coeur bat la chamade. Cette fois-ci, ce n’est pas la faute à l’étoile jaune, je l’ai presque oubliée !
Quinze jours après, un jeudi, je sors assez tôt le matin, le cartable à la main. Il ne contient aucun livre,
il me sert de "couverture" pour mon étoile jaune, au cas où...
Je marche d’un bon pas vers le métro Etoile, le plus proche de l’appartement.
L’été est chaud, rien de bien spécial, un petit vent souffle sur les platanes des deux côtés de l’avenue,
quelques feuilles tombent après avoir tournoyé, tels des papillons autour d’une bougie. Peu de gens
circulent, il n’y a plus de touristes depuis longtemps !
En descendant les escaliers du métro, j’aperçois immédiatement les pèlerines noires des agents de
police. Je ne suis pas étonné, c’est un spectacle courant, pratiquement quotidien. Dans les couloirs qui
mènent au quai, les policiers sont nombreux, trop nombreux. Ma perception du danger devient palpable,
je sens les battements de coeur comme un signal que je ne peux ignorer. J’hésite quelques secondes :
dois-je revenir sur mes pas ou non ?
Trop tard pour reculer ! Je continue à marcher en ajustant très rapidement mon cartable sur le côté
"sensible". Un groupe d’agents en uniforme en cachent mal d’autres en civil, revêtus de leur
imperméable, et un chapeau sur la tête, arrêtent des voyageurs et leur demandent de fournir une pièce
d’identité. J’essaye de me faire plus petit que d’habitude, je suis plus petit de taille que la moyenne des
élèves de ma classe, j’ai tout de suite compris l’avantage que je pourrai en tirer. J’accélère mon pas en
distinguant le panneau "Sortie" au fond du couloir, je monte les marches quatre à quatre, le cartable
toujours serré sur ma poitrine. Je me mets à courir en accédant à la rue, je joue au lapin poursuivi par
les chasseurs, un séjour à la campagne, il y a deux ans, m’avait offert ce spectacle. Je cours à droite, à
gauche, à droite, mais je ne sais plus où aller. J’imagine être l’Ennemi no.1 que tout le monde
recherche ! Je continue à courir dans une des avenues de la Place de l’Étoile, j’aperçois une porte
ouverte dans un immeuble, je m’y engouffre en coup de vent, haletant, en sueur, la peur me dévorant le
ventre !
Je ferme la porte de l’immeuble derrière moi. Il fait sombre, je n’ose pas toucher à la minuterie. Ce
sera mieux comme cela. Personne ne me voit. Le dos au mur, j’essaye de reprendre mon souffle, mes
mains tremblent, j’ai du mal à sortir mon mouchoir pour éponger la sueur de mon front. Silence
complet, pas une âme qui vive. Il n’y a pas de place pour s’asseoir, je glisse lentement sur le sol pavé et
humide, des plaques de plâtre se détachent du mur au fur et à mesure de ma descente.
J’atterris sans dommage, mais sans forces, comme vidé de mon contenu. Je voudrais bien pleurer,
personne ne me regarde et ne peut montrer du doigt un garçon de douze ans qui s’est échappé de la trappe !
Les larmes ne sortent pas, elles sont restées coincées une demi-heure plus tôt et refusent de sortir, elles
ont honte peut-être ! Je me recroqueville en tenant mon cartable des deux mains. Je ne sais combien de
temps je suis resté prostré dans cet immeuble. Je réussis quand même à me lever, à m’épousseter, à
reprendre mes esprits afin de sortir comme un enfant qui habiterait l’immeuble.
Je rentre à la maison sans penser un seul instant à la raison qui m’avait quelques heures auparavant
poussé à sortir. Le poste à galène est loin, très loin. Une semaine passe. Par chance, mon camarade qui
ne savait pas pourquoi je n’étais pas venu comme prévu, décide de venir me voir. J’invente une raison
valable et pas compliquée. Il ne me semble pas étonné, surtout quand je lui explique que nous n’avons
plus de téléphone.
Nous convenons d’un autre rendez-vous chez lui la semaine suivante. J’arrive chez lui sans
encombres, nous nous mettons au travail de suite. Il avait tout préparé. Le poste à galène est monté,
ajusté, vérifié (par lui évidemment, je suis son "apprenti").
Le moment critique est arrivé : je suis déçu, le poste n’arrive à capter que Radio-Paris. En vérité, il
m’avait prévenu, ce n’est pas si simple. Capter des émissions lointaines ne peut être obtenu du premier
coup, mais il ne faut pas désespérer ! C’est à ce moment-là que je suis surpris de l’entendre fredonner :
Radio-Paris ment, Radio-Paris ment, Radio-Paris est allemand".
Cette ritournelle m’est tout fait inconnue, et lorsque je lui demande son origine, il me répond en
souriant : "cela vient de la BBC, pas du poste à galène !" Je ne comprends rien. Il m’explique alors, en
chuchotant à mon oreille, comment et quand le mystère est enfin dévoilé. Je partage un secret avec lui.
J’aurais bien voulu être à sa place !
Un mois après, lors d’une seconde visite chez mon camarade, en essayant de faire fonctionner le poste
à galène, je fais un geste malheureux, le poste tombe, se casse et devient une carcasse sans voix ni
coeur. J’ai beau faire à m’excuser, ce qui est arrivé par ma faute est irréparable, pire qu’un accident. J’ai
fermé la porte à un espoir, un tout petit espoir. Une chape de plomb m’enveloppe, je ne peux m’en
détacher. Il avait bien dit, dès le départ, que le poste à galène était très fragile, mais ma vie jusqu’à
présent, n’a-t-elle pas été, elle aussi, très fragile ?
Eddy Palacci
Mars 2004 / Adar 5764
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