Un jeudi, pour ne pas encombrer l’appartement exigu de ses parents, Sarah (10 ans) emmène en
promenade sa petite soeur Henriette (5 ans) et sa cousine Odette (7ans).
Marchant lentement, nous faisons du lèche-vitrines sur les deux côtés du boulevard de Ménilmontant.
Au bout d’un moment, Henriette commence à se plaindre qu’elle a soif. Nous avons un peu d’argent et
ne pouvons entrer dans aucun magasin car nous avons dépassé l’heure où les Juifs ont l’autorisation de
faire leurs courses. Aussi essayons-nous de la distraire : "Regarde, Henriette, un cheval, un chien, trois
oiseaux sur un banc". Elle regarde, une seconde par animal, et répète sa plainte : elle a soif, soif, soif !
En désespoir de cause, on la conduit vers la vitrine d’une clinique de poupées... Henriette s’intéresse
aux poupées, pose des questions.
Soudain, Henriette se souvient qu’elle a soif. Nous ne pouvons lui acheter aucune boisson, lui répète-t-on, elle doit attendre notre retour à la maison.
Alors, elle veut rentrer de suite. "Pas encore, dit Sarah, nous devons encore nous promener pendant
deux heures, c’est l’ordre de Maman". Henriette a soif, c’est un fait, elle devient grincheuse. "Donne-moi
juste un peu d’eau" murmure-t-elle, "Je veux un peu d’eau, j’ai soif" et elle presse nos mains
comme si elle pouvait en puiser de l’eau sur place.
Sarah est inquiète à l’idée que sa petite soeur fasse une scène en public – ce qui pourrait nous attirer
des ennuis en tant que Juifs.
Elle commence à négocier "Attends, arrête de pleurer. Je vais faire quelque chose. On va t’obtenir de
l’eau dans le bar qui est sur le trottoir d’en face".
Sarah se baisse, touche l’ourlet de sa jupe, en sort un peu d’argent. "Viens, nous irons ensemble".
Henriette, pleine d’énergie retrouvée, marche aussi vite qu’elle peut.
Nous entrons dans le bar. Au comptoir : quelques clients, buvant, bavardant. Ils se retournent vers nous,
regardant fixement les étoiles jaunes que Sarah et moi portons. Sarah demande au barman s’il veut être
assez gentil pour donner un verre d’eau à la petite fille. Mais il est préoccupé par quelque chose d’autre,
quand il s’adresse à Henriette, fixant Sarah :
"C’est une voisine ou ta nurse ?". Henriette le corrige rapidement : "Oh non, c’est ma grande soeur
et elle, c’est ma cousine".
"Dans ce cas, souligne-t-il, ne devrais-tu pas, toi aussi, porter une étoile jaune ?" Henriette explique
patiemment : "Je n’ai pas le droit, je suis trop jeune. Il faut avoir six ans. Quand je serai plus grande, je
porterai l’étoile".
Le barman se tourne vers Sarah : "Je regrette, je ne peux pas te servir". Elle met tout son argent sur
le comptoir : "Je peux vous payer. Un verre d’eau, je vous prie". La voix du barman se durcit : "Je ne
vends pas d’eau, s’il vous plaît, sortez immédiatement". Je commence à protester : "Ce n’est pas
gentil ! Ce n’est pas gentil !"
Sarah réagit rapidement, reprend son argent, empoigne la main d’Henriette et la mienne et nous pousse
vers l’extérieur. Maintenant, elle a deux enfants agaçants, Henriette qui répète qu’elle a soif et moi qui
répète que ce n’est pas gentil...
Sarah et Henriette seront déportées avec leurs parents et leurs frères et mourront à Auschwitz.
Extrait du livre DOORS to Madam Marie par Odette Meyers
publié par Washington University Press, Seattle 1997
Traduit par Marianne Picard
Odette Meyers
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