S’il n’y avait pas Gurs... Je devrais vraisemblablement, ce mois-ci, remettre à mes fils l’imprimerie-papeterie.
Ayant atteint l’âge de la retraite, je leur transmettrais l’héritage reçu de mon père, dans cette ravissante
petite ville de la Forêt-Noire connue pour ses prunes. Je parlerais ce patois caractéristique du pays de Bade,
cette belle région aux forêts épaisses et aux pâturages fertiles. Les jours de
Jahrzeit, je me rendrais au vieux
cimetière juif, où, depuis 1803, repose mon arrière-arrière grand-père. Le vendredi soir, nous irions à la
synagogue...
Mais en 1938, j’ai vu mon père, dont l’imprimerie-papeterie avait été confisquée, revenir brisé du camp de
Dachau.
Et j’ai vu notre synagogue brûlée la
Nuit de Cristal. Et j’ai vu, quelques jours avant notre déportation, la
foule ivre de haine se ruer sur la maison où tous les Juifs de la ville s’étaient réfugiés. Je fus parmi les 6 500
Juifs qui arrivèrent le 25 octobre 1940 à Gurs. J’avais six ans et demi et on me mit donc dans la même
baraque que ma mère. Je n’ai jamais revu mon père. Ma grand-mère est morte à Gurs trois semaines après
notre arrivée.
Je me souviens très bien de Gurs. La faim, le froid, la pluie, la boue. De mes petites mains, je ramassais des
pierres pour aider les "grands" à construire une sorte de passerelle au milieu de cette boue grise, épaisse. Je
me rappelle les paillasses humides, les baraques sombres. Je revois le visage de ma mère bien-aimée et je
pense à son désespoir de me voir enfermé dans cet enfer, et à son courage surhumain quand, en 1941, elle m’a
confié à des étrangers qui m’ont fait sortir du camp. Je fus placé dans des homes d’enfants de l’
OSE, caché
chez des paysans, repris en 1944 par l’OSE. Mes parents furent déportés en septembre 1942, sans savoir si
j’étais vivant ou mort.
J’ai survécu à Gurs. Suis-je un rescapé de Gurs ? Les mois que j’y ai passés ont-ils pu former le caractère
d’un enfant de sept ans au point qu’il n’a jamais pu oublier ? 55 ans après mon arrivée à Gurs, je me souviens
de tout, de détails d’une banalité dérisoire, comme par exemple la chasse aux boîtes de conserve vides qui
servaient de pots de chambre.
Je me suis marié en Israël, vingt ans après mon internement à Gurs. Le Rabbin qui nous a mariés m’a
immédiatement reconnu ; Léo Ansbacher, qui se souvient de moi, petit gamin à Gurs. Dix ans plus tard, j’ai
trouvé la jeune femme qui avait fait sortir de Gurs une soixantaine d’enfants, dont j’étais : Andrée Salomon.
Elle fit aussitôt partie de notre cercle de famille à Jérusalem.
Ces cinquante dernières années de ma vie me semblent plus courtes que les sept premières. Un profond fossé
sépare ces deux parties inégales : Je ne suis pas devenu ce que là-bas, au pays de Bade, j’aurais dû devenir ;
tout a changé à Gurs, à cause de Gurs, après Gurs, depuis Gurs. Ma grand-mère y est morte, mes parents, de
Gurs, sont allés à la mort à Auschwitz. Mon enfance est morte à Gurs, quand j’avais sept ans. Elle n’a jamais
pu ressusciter.
Ehud Loeb
Décembre 1995 / Kislev 5756
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