Ma femme m’a acheté un pot de confiture de mûres. Quand elle l’a posé devant moi, j’ai lu un brin de
complicité dans ses yeux. Car elle savait...
C’était dans les années 40. L’
OSE m’avait placé dans des homes d’enfants, puis dans des familles
chrétiennes. Je revins à plusieurs reprises à Montintin, dans la Haute-Vienne, devant me séparer,
douloureusement, des familles d’accueil auxquelles je m’étais habitué et que j’aimais.
A Montintin, je retrouvais mes camarades qui partageaient mon sort, des moniteurs et monitrices que
j’admirais. J’avais sept ans.
Il y avait beaucoup de mûres à Montintin, au fond du grand parc. Et nous pouvions en cueillir autant
que nous voulions. Nous partions en petits groupes de quatre ou cinq enfants. C’était presque le
bonheur. Nous avions l’impression d’être libres, nous nous rassasions des fruits noirs. Nous oubliions
notre passé et le présent, le camp de
Gurs ou de
Rivesaltes, la séparation d’avec nos parents et nos
frères et soeurs, la faim et le désespoir, les longues nuits de vaine attente, les larmes et la peur.
J’ai connu plusieurs saisons de mûres à Montintin. La dernière fut affreusement triste.
C’était après la libération : l’OSE rassemblait les enfants, et, un père ou une mère, un frère ou une soeur,
des grands-parents, parfois un oncle ou une tante venait les chercher.
Notre groupe s’amenuisait de plus en plus. A la fin, je suis resté seul. Personne n’était venu me
chercher. Je suis allé cueillir les mûres tout seul.
J’ai gardé le goût des mûres. Il est à la fois doux et amer. En mangeant ma confiture, je revois
Montintin, mes monitrices, l’infirmière que j’adorais, et surtout Mademoiselle Rose-Hélène, directrice
de la maison en 1944-1945, alors que j’étais seul.
Je l’ai retrouvée à Haifa. Elle est devenue Varda.
"Oh ! le petit Hubert", a-t-elle dit. J’étais devenu Ehud. Elle fit aussitôt partie de notre cercle de
famille. Elle racontait souvent combien j’aimais les mûres.
Ehud Loeb
Décembre 1996 / Tevet 5757
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